les CSP+ et l'Eglise en France - suite et fin

(ce billet fait suite aux interrogations d'un précédent billet)

Il y a maintenant un an, plus de deux millions de jeunes catholiques se sont retrouvés en Pologne pour les Journées Mondiales 2016, dont environ 35 000 jeunes français. Mais cette délégation était-elle représentative de la jeunesse française ? Réponse négative. L'hebdomadaire La Vie a réalisé une enquête sur le profil de ces jmjistes. Résultat : 52% sont issu de milieux cadre supérieur / profession libérale. La proportion était déjà de 46% lors des précédentes JMJ en 2011 – ces professions représentant pourtant seulement 7% de la population française...

Comment expliquer ce état de fait ? Seules quelques hypothèses semblent tenir la route.

D'abord la disparition d'une foi populaire, sans soubassements théologiques mais plus instinctive et plus ritualisée, parfois communautaire (ainsi des conféries de charité ou de pénitents). Paradoxalement, le dernier concile a peut-être contribué à ce déclin en valorisant la figure du laïc pour ouvrir et décléricaliser l'Eglise (voir par exemple le chapitre IV de la constitution Lumen Gentium). Les fidèles laïcs furent appelés à contribuer par leur vie aux trois missions de l'Eglise : annoncer, célébrer, servir, et à prendre toute leur place dans les communautés ecclésiales. Remplir ces missions nécessite des compétences (relationnelles, pédagogiques, de gestion, théologiques, etc.) qui recoupent en partie des qualités valorisables et valorisées dans le monde du travail. Ceux qui en disposent vont facilement se sentir reconnus et utiles dans les communautés. Ceux qui n'ont ni don ni goût pour tout cela peuvent se sentir laissés de côté. En passant, ces compétences sont d'autant plus nécessaires pour exercer la mission de prêtre diocésain.

Ensuite, la contradiction frontale entre la foi chrétienne et l'ethos de la consommation individualiste, où tout se consomme  les biens comme les sentiments ou les relations. Et il faut des moyens et du soutien pour aller à contre-courant. La liberté de ne pas consommer est ainsi paradoxalement plus grande quand on en aurait les moyens – c'est alors un choix et non une contrainte. Mais au-delà des moyens financiers, il faut surtout aujourd'hui avoir les moyens de légitimer sa foi et ses choix dans un monde qui les raille ou les déconsidère. Les légitimer auprès de ses proches bien sûr, mais d'abord auprès de soi même. Considérer sa foi comme légitime, comme fondée rationnellement, historiquement, socialement, etc. Etre en capacité de prendre du recul par rapport au discours dominant. Etre formé à une foi adulte – au delà dun catéchisme (de l'école) primaire.

En somme, les portraits que dessine l'Eglise comme en creux la société française, du chrétien laïc engagé semblent aller dans le même sens : sûr de sa foi, bien formé, capable d’initiatives et d’organisation, estimant avoir quelque chose à apporter – si ce n’est au monde du moins aux autres, etc. Tout ça n’en fait point pour autant un bourgeois, ces traits transcendent les classes sociales, mais ceux à qui la naissance, l'éducation reçue ou la reconnaissance professionnelle apportent la paisible certitude d’être à leur place ont sans doute plus de facilité pour les exercer avec assurance – parfois même peut-être avec un brin de présomption.

Les milieux plus bourgeois seraient ainsi moins sur-représentés que sur-visibles dans l’Eglise, davantage présents chez ceux qui « font tourner la boutique » car davantage confiants en eux-mêmes et en leurs compétences. Les statistiques n’apportent d’ailleurs pas d’éléments décisifs pour confirmer un embourgeoisement global du catholicisme… La dernière grande enquête de l’IFOP sur la sociologie de la religion catholique en France (en 2010) fait certes ressortir une sous-représentation des employés et ouvriers chez les catholiques se déclarant pratiquants (le profil des catholiques se déclarant non-pratiquants étant lui très proche de celui de l’ensemble des français), mais également une sous-représentation des professions libérales et cadres supérieurs… au profit d’une large sur-représentation des retraités1.


La sous-représentation des catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) est moindre toutefois. Hervé Le Bras et Jérôme Fourquet notent ainsi dans une étude réalisée en 2014 pour la fondation Jean Jaurès un « petit effet CSP », la pratique déclinant avec la catégorie socio-professionnelle : 10,1 % pour les cadres supérieurs, 9,3 % pour les professions intermédiaires, 8,4 % pour les employés et 6,3 % pour les ouvriers. Ce qui se retrouve géographiquement : à Paris le taux de pratique est d’autant plus important que l’arrondissement est bourgeois, et dépasse également les 20% autour de St Germain, Versailles, Sceaux ou Fontainebleau.

Néanmoins, cet « effet CSP » est loin d’être décisif. Les catholiques pratiquants se déclarant de gauche (soit environ un tiers des pratiquants) comptent quant à eux une plus forte proportion d’ouvriers que la population générale – ainsi qu’une plus forte proportion d’actifs – selon une autre étude de l’IFOP de 2010.





Comment interpréter tous ces chiffres ? Sans doute en les considérant à l’aune de la structure des communautés ecclésiales, que l’on peut découper grosso-modo en 3 cercles : le premier cercle des laïcs engagés – tels que promus par le dernier concile ; le deuxième cercle des pratiquants – qui vont plus ou moins régulièrement à la messe mais restent peu impliqués dans la vie de l’Eglise ; et le troisième cercle des non-pratiquants – dont les contacts avec l’Eglise se limitent aux baptêmes, mariages et obsèques. Les statistiques ci-dessous valent pour les premier et deuxième cercles confondus. Le premier cercle étant trop restreint pour être cerné par les méthodes classiques de sondages, sa sociologie reste floue (en dégager un échantillon représentatif de mille personnes nécessiterait vingt mille entretiens, pour peu que sa proportion dans la population soit de 5%). On peut supposer que « l’effet CSP » y est davantage marqué, en considérant des indices comme la sociologie des vocations sacerdotales qui en sont le plus souvent issues, ou à partir d’un ressenti, mais sans certitude statistique.

D’un point de vue humain, en faisant comme si l’Eglise était une organisation comme une autre, l’enjeu est probablement d’assurer que le premier cercle ne s’enferme pas dans ses problématiques propres (par exemple des querelles liturgiques ou dogmatiques), mais prenne bien en compte le deuxième cercle (attentes, besoins, capacités, etc.) pour s’assurer de son adhésion et de son inclusion.

Mais au-delà de l’organisation, l’on peut aussi adopter le point de vue du Royaume, de la vie éternelle dans laquelle tous les baptisés ont déjà mis un pied. Et là, la seule question qui vaille est celle de la sainteté. Les CSP+ de la sainteté, ce sont les apôtres, les martyres, les saints du calendrier. Pour tous les autres, le pape François a repris l’expression de « classe moyenne de la sainteté ». Celle dont nous pouvons – et devrions – tous faire partie. Et cela implique aussi des choix économiques, et écologiques, comme le souligne le père Nicolas Rousselot. Gagner moins pour vivre plus, donner de sa vie et de son temps…

Car quelle que soit sa sociologie, l’Eglise est appelée à la pauvreté – une pauvreté qui n’est pas bien sûr purement matérielle mais jamais non plus simplement spirituelle. Le dépouillement radical n’est certes pas une vocation pour chacun. « Mais pour être la communauté des pauvres de Jésus, l’Eglise a sans cesse besoin de grandes figures du renoncement ; elle a besoin des communautés qui les suivent, qui vivent la pauvreté et la simplicité, et qui nous montrent par là la vérité des Béatitudes2, afin de tous nous secouer et nous réveiller, pour comprendre que posséder des biens, c’est simplement servir, pour s’opposer à la culture de l’avoir par une culture de la liberté intérieure, et pour créer les conditions de la justice sociale. » (Benoit XVI, Jésus de Nazareth, 2007)



1 Curieusement, les retraités constituent une catégorie socio-professionnelle à part, où se retrouvent l'ancien ouvrier comme l'ancien patron...

2 « Heureux, vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous. » (Évangile selon Saint Luc, chap 6, verset 20)

Des cathos en campagne

Après la fièvre de la campagne, j’aimerais modestement esquisser un petit point de vue en cinq actes sur le rôle qu’y ont joué les catholiques pratiquants et sur ses conséquences.

  1. Séquence « Manif pour tous » – clap de fin


Il me semble que cette élection conclut pour les cathos une séquence politique initiée par la mobilisation contre la loi Taubira. « La Manif Pour Tous » a vu en effet les catholiques pratiquants s’éprouver soudain comme force politique, apte à peser sur le cours des événements si ce n’est sur celui de l’histoire. Les manifestants furent sans conteste les premiers surpris de faire ainsi nombre – et plus d’un a dû ressentir devant cette affluence inespérée la joie et la fierté de Don Rodrigue menant ses amis à la bataille : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. »

Cette démonstration de force, si elle a produit sur le travail législatif des résultats en deçà des espoirs – principalement l’abandon jusqu’à la fin du quinquennat des autres projets de réformes « sociétales », eût comme fruit plus inattendu la naissance ou la croissance d’une kyrielle de mouvements ; certains apolitiques comme les veilleurs, d’autres clairement inscrits dans le champ politique, comme les Poissons Roses vers le PS ou Sens Commun au sein de l’UMP (aujourd’hui LR).

Ces derniers mouvements, ouverts à tous mais principalement formés de catholiques pratiquants attentifs à la doctrine sociale de l’Eglise, ont tous deux tenté d’influer sur la vision programmatique du parti dans lequel ils s’inscrivaient. Ils adoptèrent pour cela une stratégie qu’on peut difficilement qualifier d’entrisme, la plupart de leurs membres étant déjà sympathisants voire adhérents de ces partis, mais sans doute plutôt de nature gramscienne. Il s’agissait pour eux, en s’appuyant sur des fondations claires et cohérentes ainsi que sur la fraîcheur et l’enthousiasme de leurs militants, de promouvoir leurs thèmes issus de la vision anthropologique catholique au sein de leurs partis respectifs, et d’amener ces thèmes à davantage structurer les débats d’idées. Tous deux sont à l’issue de cette séquence en situation d’échec.

  1. Les Poissons Roses et Sens Commun – au pied du mur

A gauche, les Poissons Roses, malgré l’intérêt et l’estime de plusieurs élus et notamment des héritiers de la deuxième gauche, furent systématiquement refoulés hors du parti par son appareil dirigeant : refus de nommer des secrétaires nationaux en proportion du score obtenu par la motion qu’ils avaient soutenue, puis instructions données aux élus et parlementaires pour empêcher les parrainages qui leur auraient permis de concourir à la primaire de gauche. Pourquoi un tel barrage ? Probablement car des thèmes propres aux poissons roses, issus donc de la vision anthropologique catholique (soutien des couples et des familles, position nuancée sur la loi Taubira, volonté de promouvoir des alternatives à l’IVG, etc.), heurtaient trop frontalement les nouveaux totems (et tabous) de la gauche progressiste.

A droite, Sens Commun, davantage en phase avec le substrat culturel des militants de base de LR, s’est fait rapidement connaître des prétendants à la primaire de la droite et les a conduit à préciser leurs positions sur les thèmes qui leur tenaient à cœur, notamment l’abrogation de la loi Taubira. On se souvient ainsi du volte-face de Nicolas Sarkozy, semblant se rallier à leur cause puis revenant sur sa parole une fois mesuré le handicap que constituerait cette promesse dans sa campagne à venir. Sens Commun a ensuite su rejoindre au bon moment la candidature de François Fillon à la primaire de droite, lui apportant militants dévoués et réseaux informels constitués lors des Manifs pour tous. Cette stratégie a semblé de prime abord fructueuse et les catholiques pratiquants formèrent le socle de Fillon pour remporter la primaire. Les attaques d’Alain Juppé dans l’entre-deux-tours, pointant une soi-disant position ambiguë de Fillon sur l’avortement et stigmatisant Sens Commun en tentant maladroitement de les opposer au pape François, n’ont fait que renforcer leur détermination, voire une certaine colère face à ces attaques absurdes et vexatoires.

Cette belle mécanique s’est enrayée durant la campagne proprement dite, lorsqu’il s’agissait de convaincre non plus une majorité des 4 millions de votants à la primaire mais des 47 millions de français appelés aux urnes. Il y eu d’abord la révélation au grand jour et avec un redoutable timing des arrangements privés de François Fillon avec l’argent public, à l’instar hélas de nombreux autres parlementaires. Sens Commun fut alors un soutien sans faille pour Fillon, contribuant fortement au succès du rassemblement organisé au Trocadéro pour le remettre en selle. Mais en fin de campagne, lors de la dernière ligne droite où tout se jouait entre les quatre candidats au coude à coude dans les intentions de vote, Fillon fût de nouveau dépeint en dangereux réactionnaire, accusations fondées sur la présence de Sens Commun à ses côtés et la dette politique qu’il aurait pu avoir envers ce mouvement s’il avait été élu. Il dût ainsi s’expliquer sur une possible nomination de « ministres Sens Commun » dans son futur gouvernement, faisant l’objet de nombreuses critiques y compris de son propre camp – beaucoup de ténors LR semblant contester la légitimité même de ce mouvement . Même François Fillon, d’une façon assez peu élégante si ces propos sont exacts, aurait estimé après son échec que Sens Commun avait « plombé sa fin de campagne » et déclaré à des proches qu’il « n’aurait pas dû leur donner autant de place dans sa campagne ».

  1. Un soutien catholique électoralement contre-productif

Mon hypothèse est ici que Fillon, comme les autres contempteurs LR de Sens Commun, n’exprime pas une position ou des regrets idéologiques, mais électoralistes. Dit plus crûment : ses positions sociétales, qui faisaient écho – même en mode mineur – à des thèmes chers aux catholiques, lui ont aliéné plus de suffrages qu’elles ne lui en ont apporté. Fillon a en effet sur-performé dans le vote des catholiques pratiquants (55% chez les pratiquants réguliers, définis comme déclarant participer à la messe au moins une fois par mois), mais a décroché chez les catholiques non pratiquants (25%). Décrochage également chez les catégories socio-professionnelles populaires, où la pratique religieuse est plus faible.

La leçon à tirer semble donc claire : la prise en compte de thématiques issues de l’anthropologie catholique et importants pour les catholiques pratiquants réguliers, si elle a permis à Fillon d’être choisi aux primaire par la mobilisation de cet électorat, se révèle in fine un handicap, car la quantité de voix apportée est inférieure à la quantité de voix que ce positionnement fait fuir comme un repoussoir. Pourtant, ces positions étaient pour la majeure partie de l’ordre du discours, de la prise de hauteur pour sortir d’une doxa caricaturale, et n’auraient donné lieu qu’à peu de changements législatif (à l’exception d’une éventuelle réécriture de la loi Taubira, non pour la remettre en cause mais pour davantage prendre en compte la filiation biologique). Ces quelques mesures ont d'ailleurs aussitôt disparu du programme LR en vu des élections législatives de juin.

A gauche comme à droite, au PS comme à LR, la réaction des partis face aux Poissons Roses ou à Sens Commun est in fine assez proche : On ne veut pas de vous. Vous incarnez des thématiques dont nous ne voulons pas dans nos projets et nos programmes, car elles ne sont pas rentables électoralement. Elles ne sont susceptibles que d’apporter les suffrages de catholiques pratiquants réguliers (largement minoritaires dans le corps électoral), mais font fuir ceux des leaders d’opinion et des « bobos », ainsi que ceux des jeunes qui les rejettent majoritairement et ceux des classes populaires qui ne s’y intéressent pas. Pas plus d’ailleurs que les catholiques non-pratiquants ou pratiquants irréguliers, pour qui les thématiques de l’anthropologie catholique ne sont pas un sujet. On peut d’ailleurs lire suivant cette grille le maintien dans une position minoritaire de Marion Maréchal Le Pen au sein du FN, les instances dirigeantes de ce parti estimant sans doute que donner trop de place à sa ligne, plus en phase avec certains thèmes catholiques (cf. sa présence dans toutes les Manifs pour tous), serait électoralement peu rentable.

  1. Le faux-nez catholique de l’identité chrétienne

Mais si les pratiquants réguliers (environ 3 millions) sont un apport minoritaire pour une élection nationale, ce n’est pas le cas des catholiques non-pratiquants (47 millions de baptisés, plus de 60% de la population se déclarant catholique). Et ce qui reste rentable électoralement, les scores de Marine Le Pen chez les catholiques non pratiquant le prouvent, c’est la « défense de l’identité chrétienne de la France ». Pour cela, pas besoin de prendre position sur des thèmes inaudibles (IVG, loi Taubira…) comme s’y est essayé François Fillon. Il suffit de quelques slogans identitaires, pour la plupart autour du thème : « défendons nos clochers contre les mosquées ».

Il est d'ailleurs probable que l'on assiste d'ici les prochaines élections à une bataille  entre le FN et LR pour récupérer ce vote catholique non pratiquant. Une fois ravalées les velléités de sortie de l'euro, il se pourrait que ces thématiques identitaires restent les seuls marqueurs idéologiques du FN, et que la partir de LR qui ne rejoindra pas la majorité présidentielle cherchent également à se positionner sur ce créneau.

Pour un catholique pratiquant, ces positions identitaires peuvent ou non faire écho à ses propres convictions ; le seul problème est qu’elles n’ont absolument rien de catholique ni même plus largement de chrétien. Autrement dit : défendre l’identité catholique est un projet qui n’a rien de catholique. On aura beau chercher dans tout l’Evangile ou dans les textes magistériels, rien ne demande aux catholiques de défendre une identité que l’on serait d’ailleurs bien en peine de définir de façon consensuelle – à moins de la définir comme appartenance au Christ mais ce n’est évidemment pas ainsi que l’entendent les non-pratiquants. Non, ce qu’il y a derrière cette défense de l’identité catholique, c’est la défense d’un mode de vie culturel français que beaucoup estiment à tort ou à raison menacé.

Certains pourraient voir dans cette tendance identitaire un retour de Maurras, lui qui prônait la centralité de l’Eglise dans la société française mais indépendamment de la foi au Christ – et fut à ce titre réprouvé par Rome. Il me semble que nous n’en sommes même pas là. Les catholiques non-pratiquants seraient bien en peine d’accepter un quelconque joug de la part de l’Eglise ou de s’y engager, ni même de prendre en compte ses thèmes anthropologiques comme nous l’avons vu plus haut, encore moins sans doute de bousculer leurs modes de vie pour la suivre (Laudato si…). Certes, la poignée de catholiques pratiquants de tendance maurassienne se retrouveront fort bien dans une défense de l’identité chrétienne en phase avec leurs convictions, mais ne soyons pas dupes : Ce n’est pas à un renforcement de l’Eglise du Christ que ces slogans identitaires peuvent aboutir. Le XXe siècle fournit d’ailleurs moult exemples de puissances politiques ayant instrumentalisé la défense de l’identité catholique et qui finirent en de bien peu catholiques dictatures (cf. l’Espagne franquiste, le Chili de Pinochet, l’Argentine de Videla, etc.) – sous lesquelles les catholiques qui osaient défendre la liberté et la vie furent comme les autres persécutés, le pape François l'a vécu.

Bref, le Christ ne nous promet nulle part dans l’Evangile une espèce de « califat » temporel, dans lequel l’identité chrétienne ferait corps avec l’identité culturelle d’un pays ou d’une aire culturelle donnée. Au contraire, il nous annonce insécurité et persécutions, mais promet que l’Eglise ne sera pas détruite : « la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle » (Mt 16, 13-23). En période de changements ethniques ou culturels, ces troubles identitaires chez les catholiques ne sont d’ailleurs pas nouveaux ; Saint Augustin ouvre ainsi son grand ouvrage « La Cité de Dieu » en rassurant les chrétiens que la prise de Rome par les barbares d’Alaric en l'an 410 faisait douter : l’Eglise ne s’identifiait pas avec l’Empire romain.

  1. Sautez, dansez, votez pour qui vous voudrez

Au final vers qui doit aller le vote catholique ? A qui iront-ils ? La conclusion de cette séquence est sans doute la fin de la possibilité – ou du rêve – d’un vote qui puisse être à peu près en phase avec la vision anthropologique catholique. Il leur faut maintenant accepter que des éléments épars de cette vision soient présents dans la plupart des partis politiques, mais de façon éclatée. A chacun ensuite de choisir en fonction de ses priorités, éclairées par sa foi : de la France Insoumise pour ceux qui placent en premier la justice sociale et la transformation écologique, à Les Républicains pour ceux qui préféreront une synthèse entre une mentalité plus conservatrice et la liberté d’entreprendre. Voire au Front National pour les quelques uns qui choisiront hélas de faire primer la défense de leur identité culturelle sur les principes évangéliques. Il serait d’ailleurs dommage que les catholiques ne soient pas également présents aux côtés d’Emmanuel Macron, qui continue en partie le positionnement de centre droit qui fut celui de la démocratie chrétienne au XXe siècle (par exemple dans sa volonté de relancer le projet européen, historiquement porté par les partis démocrates chrétien des pays fondateurs).

La seule position qui me semble désormais illégitime, c’est celle pour un catholique d’intimer à d’autres catholiques pour qui voter sous peine d’être étiqueté « mauvais disciple », voire « traître à la cause ». Car si les clercs ont largement abandonné ce type de consigne de vote après Vatican II, force est de constater que certains laïcs ont vigoureusement pris le relai, s’arrogeant le droit d’excommunier virtuellement sur les réseaux sociaux (et parfois hélas de stigmatiser dans les paroisses) quiconque ne partage pas leur position. C'est aujourd'hui principalement le fait de catholiques de droite, voire d'extrême-droite, qui font hélas passer leurs propres options politiques pour une vérité absolue. Alors, catholiques, entrez dans la danse, votez pour qui vous voudrez mais n’absolutisez pas le politique ni la défense de votre identité culturelle : Christ est plus grand que tout cela.


Le Mal dans les Animaux Fantastiques : Harry Potter à l’école du progressisme ?



Les Animaux Fantastiques, long-métrage sorti fin 2016 sur un scénario original de JK Rowling, dit je crois quelque chose de l’esprit de notre temps dans son rapport au mal. Cette nouvelle histoire, précédant de plus d’un demi-siècle les aventures d’Harry Potter, met en scène en effet de nouveau une lutte du bien contre le mal ; ou plus précisément du bien sans prétention contre le Mal radical.


Le camp du Mal


Le mal y est tout d’abord incarné par le sorcier Grindelwald. En quête du pouvoir politique, il souhaite renverser les institutions en place afin que les magiciens puissent dominer les autres humains, les Non-Maj, du fait de leurs capacités supérieures.


Gellert Grindelwald se grime le film durant en un héros positif, Percival Graves, directeur du département de la Justice du congrès magique des Etats-Unis. Ce n’est qu’une dissimulation. En réalité, impossible de le faire dévier de ses plans maléfiques ; inaccessible à la relation, il incarne un Mal radical.



Une autre sorte de mal apparaît dans le film : Croyance. Ce personnage, qui semble sans grande qualité et au comportement quasi-autistique, est en fait un jeune magicien qui n’a jamais pu développer et éduquer ses capacités, car opprimé par sa mère adoptive farouchement opposée à toute forme de magie. 

Croyance refoule de ce fait ses pouvoirs magiques et engendre un obscurus, déchaînement incontrôlé de colère magique qui sème la dévastation dans New York. Ce mal là n’est pourtant pas radical, il pourrait rebasculer du bon côté, et les deux principaux héros du film tentent de s’y employer – alors que Grindelwald essaie de l’attirer à lui pour accroître son propre pouvoir. Croyance est en réalité non un coupable, mais une victime du mal.


Car il est une troisième figure du Mal, celle de Mary-Lou Bellebosse, mère adoptive de Croyance et fondatrice des Fidèles de Salem, secte religieuse en lutte contre les sorciers et la magie. Bellebosse se croit, ou fait mine de se croire, du côté du bien et de l’amour (adoptant des enfants abandonnés, nourrissant des nécessiteux), mais sa conduite est incontestablement celle du Mal. Sa violence envers ses enfants adoptifs, et surtout son hostilité envers ce qui lui apparaît comme différent (ici la magie) conduisent Croyance à basculer dans la haine de sa propre nature. Bellebosse est une autre incarnation du Mal radical : murée dans ses certitudes et dans son intolérance, rien ne peut la faire dévier de sa sinistre conduite, pas même l’intervention de Porpentina pour défendre Croyance.


Ces trois sortes de mal ne dévoilent pas de prime abord leur sombre réalité ; leur véritable nature n’apparaît qu’au cours du film, voire lors de son dénouement. Le mal avance caché, camouflé sous une autre apparence.


incarne
sous l’apparence de
et cherche au quotidien
Grindelwald
le Mal politique
la Justice
le pouvoir (politique)
Bellebosse
le Mal religieux
l’Amour charitable
le pouvoir (religieux)
Croyance
la victime du Mal
l’incapacité
la reconnaissance


Le camp du bien


Dans le camp d’en face, les héros sont eux pleinement positifs, tout entiers du côté du bien. Porpentina Goldstein, policière magique de haut-rang et d’une intégrité à toute épreuve, a été déclassée pour avoir justement voulu défendre Croyance contre sa mère adoptive. 

Norbert Dragonneau, inoffensif zoologiste anglais tout juste arrivé à New York, ne ferait littéralement pas de mal à une mouche – surtout s’il s’agit d’une mouche magique. Les deux héros secondaires, Jacob Kowalski et Queenie Goldstein (sœur de Porpentina) sont également exempts de tout côté obscur, et recherchent principalement les petits plaisirs de la vie (pâtisserie, cuisine, confort, beauté, sentiment amoureux, etc.) – en étant toutefois prêts à se battre pour défendre leurs amis. 

Ils ne sont mus ni les uns ni les autres par une volonté de pouvoir, ou des projets démesurés, mais par des aspirations simples et sans prétention, qui les guident dans leur quotidien.


cherche(nt) au quotidien
Porpentina
la justice
Norbert
l’harmonie écologique entre hommes et animaux
Jacob et Queenie
les (menus) plaisirs de la vie

En somme, entre bien et mal, tout fonctionne dans une étanchéité parfaite : l’un ne peut contaminer l’autre car rien ne leur est commun. Seule la figure de Croyance rappelle que le Mal (notamment ici l’intolérance) peut déformer une nature initialement positive, la rendant alors dangereuse. Le Mal apparaît donc non comme une tentation traversant chacun, mais comme un principe parfaitement externe aux gens de bien.


Un imaginaire familier...


L’imaginaire porté par les Animaux Fantastiques peut donc se résumer ainsi : de braves gens, qui au quotidien agissent pour faire advenir davantage de justice et de respect pour les animaux, tout en profitant des petits plaisirs de la vie, se retrouvent confrontés au mal que génèrent la politique et la religion, camouflées réciproquement derrière les masques de la Justice et de l’Amour. Nos braves gens font également face à une victime que le Mal religieux a rendue nocive par son intolérance et sa violence symbolique, mais qui n’aspire en fait qu’à être reconnue et valorisée dans sa différence, plutôt que d’être considérée comme un pauvre type comme le font ceux qu'il rencontre.


Bref, comment ne pas reconnaître dans cet imaginaire celui du progressisme contemporain ? Un progressisme où l’absolu politique comme religieux est disqualifié au profit de la recherche tranquille d’une vie confortable, tout en se sentant bien sûr très concerné par la justice et la sauvegarde de l’environnement. Un progressisme où, au quotidien, le mal n’existe pas vraiment et ceux qui le commettent ne sont que les victimes de l’intolérance du Mal véritable que sont les puissances politiques et religieuses, multipliée par la bêtise de ceux qui se croient supérieurs ou bien nés.

A ce titre, le film les Animaux Fantastique incarne à merveille l’esprit de notre temps, où, comme le soulignait la péguyste Claire Daudin au détour d’un article sur Bernanos et le mal : 
« Il semble que nous en ayons fini avec ce qui était l’axe majeur de la morale : se considérer soi-même comme source possible du mal ».