abus, théologie

Abasourdi. Je suis abasourdi par les réactions de nos évêques à ces crimes commis par des clercs. Ou plutôt abasourdi par leur silence théologique sur ces questions. Comme si c’était juste une emmerde de plus, un truc de plus à traiter, à gérer. Comme si ces crimes n’offensaient pas le Christ et l’ensemble de son corps qu’est l’Eglise. Comme s’il n’y avait rien de théologique à dire ou à découvrir – sous l’inspiration de l’Esprit. Mais non. Circulez, brave gens, circulez gentils catholiques. On gère. Faites-nous confiance pour manager le problème, et puis voilà.

Pourtant, il y aurait de quoi théologiser. Je ne sais pas moi, je ne suis pas théologien, mais il y a des ressources. Matthieu 25, 40 : « Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” » Matthieu 18, 2-6 : « Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara : « Amen, je vous le dis (…) Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. » Et Marc 9, 43 ne peut-il concerner aussi les membres du corps du Christ ? « Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. »

Car ces crimes contre des enfants sont d’abord et toujours des abus spirituel. Tirer parti de sa charge ecclésiastique, de son autorité de clerc, de son « in persona Christi » pour abuser d’autrui, le chosifier. Ces clercs abuseurs ne sont jamais de pauvres types en difficulté dans leur ministère, mais des êtres « charismatiques », « avec une aura », inspirant respect et obéissance, comme le montrent les récits de victimes

Le pape François a lui saisi la portée théologique de ce qui se joue, déclarant qu’ « abuser un enfant revenait à trahir le corps du Christ, à faire une messe noire », action passible d’excommunication, selon le droit canon. Car ces «petits garçons et petites filles» avaient été «confiés aux clercs pour leur charisme sacerdotal qui devait les conduire à Dieu» mais «ils les ont sacrifiés à l'idole de leur concupiscence», comme des loups simoniaques. Matthieu 7, 15 : « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces. » Mgr Rey, après Mgr Blanquart, invite ainsi les prêtres dans les paroisses « à célébrer des messes de réparation à l’intention des victimes » ; rappelant que les messes de réparation sont habituellement dites après la profanation du tabernacle, lieu de la Présence réelle de Dieu et donc « lieu le plus sacré de l’église », il demande que « ces messes soient célébrées pour les victimes profanées en leur chair ».

D’aucuns trouveront peut-être qu’on ne peut mêler ainsi la théologie à l’actualité. Que la théologie est plutôt une activité de salon, réservée aux discussions entre bac+8. C’est oublier que les pères de l’Eglise, eux qui ont mis en forme nos dogmes durant les premiers siècles, étaient pour la plupart des pasteurs, des évêques. Que leur théologie – nos dogmes – s’est faite en réponses à des événements concrets, dans les controverses. La Cité de Dieu, rédigée par Saint Augustin évêque d’Hippone, s’ouvre ainsi sur les conséquences à la fois spirituelles et très concrètes du sac de Rome par les barbares. Oublier aussi combien le catholicisme sait traduire sa théologie en symboles, en rituels, la rendre accessible à nos sens. 

Alors pitié, chers pasteurs, allez au delà des réflexions juridiques ou de la gestion de crise ; faites de la théologie incarnée !

PS : voir aussi ces deux billets justes et documentés : Aux agneaux immolés par Koz et Spotlight : des vérités qui continuent d’effrayer par René Poujol, ainsi que cet éditorial de Jean-Pierre Denis dans La Vie.

Pourquoi les CSP+ sont-ils surreprésentés dans l’Eglise en France ?



Depuis longtemps la question m'interpelle. Voici en vrac 15 idées de réponses possibles… plus ou moins simplistes et caricaturales… mais dont aucune ne me semble pleinement convaincante… à vous d’ajouter les vôtres !



1. Il n’y a pas plus de CSP+ qu’avant, ce sont juste les autres qui sont partis.
2. On s’interroge davantage sur le sens de la vie quand on a des choses à perdre, donc que l’on possède.
3. La foi n’est plus portée par la culture ambiante, donc nécessite des efforts importants pour la découvrir (formation, effort intellectuel, etc.)
4. Le saut de la foi implique une mise en sommeil de l’esprit critique, ce qui correspond davantage à l’éducation bourgeoise traditionnelle.
5. Ceux qui ont mauvaise conscience de leurs richesses se tournent vers la justification par la foi.
6. La spécificité du message évangélique par rapport aux valeurs « humanistes » n’a pas été assez annoncée pendant les 40 dernières années. 
7. On prête davantage d’importance à la transmission de ses racines dans les milieux bourgeois.
8. La piété populaire a été dévalorisée dans l’Eglise, il n’y a plus de modèle de foi populaire – un curé d’Ars ne passerait plus le séminaire aujourd’hui.
9. La culture catholique se rapproche davantage de la culture bourgeoise classique (peinture, musique, etc.) que de la culture populaire, ce qui la rend plus accessible à ceux qui ont été éduqués dans cette première.
10. L’Eglise a toujours été du côté des dominants.
11. Le catholicisme ne s’intéresse plus à la justice sociale mais au sociétal, ce qui l’éloigne du peuple pour qui ces questions sont secondes.
12. Le christianisme a historiquement attiré des classes sociale à la fois favorisées et conscientes de leur vulnérabilité (e.g. les femmes patriciennes dans l’empire romain) ; c’est le cas aujourd’hui de la bourgeoisie traditionnelle.
13. La fraternité est plus forte dans les classes populaires que dans les milieux favorisés, ce qui conduite ces derniers à la rechercher dans les communautés ecclésiales. 
14. Les classes moyennes sont davantage marquées par une culture « mass media » dont les valeurs sont largement contradictoires avec la foi chrétienne. 
15. Le saut de la foi implique une prise de risque (remettre en cause son mode de vie, regard des autres, etc.), moins facile pour ceux qui ont moins de ressources (confiance en soi, autonomie, etc.)

ce qui nous unit...

Parfois, j’envie les gens qui ont des idées sur tout, tout de suite ; que penser du PS, du FN, des évêques, de la finance, de la Syrie, de la Grèce... Ceux qui réussissent à expliquer la plupart des situations à l’aide de quelques concepts bien sentis. C’est drôlement pratique les concepts pour avoir des certitudes… 
Un concept comme l’extrême-droite permet de ranger Marion aux côtés de Pétain ou Mussolini ; celui de socialisme François et Jean-Christophe au voisinage de Blum et Jaurès ; celui d’ultralibéralisme d’embrasser d’un mot d’un seul tous les maux du capitalisme d’aujourd’hui – s’évitant du coup de préciser ce qui est néfaste, à qui, pourquoi, comment, etc.

Mais j’admire ceux qui essayent de penser sans recourir à ces béquilles, qui cherchent à comprendre avant d’expliquer. 

Un maître en la matière est sans doute Michel Foucault, lui qui écrivit une œuvre magistrale sur le pouvoir et l’Etat en refusant obstinément de conceptualiser l’un comme l’autre. Non Foucault ne conceptualise pas. Il dissèque. On trouve notamment dans ses cours au collège de Francede 1978-1979 une enquête minutieuse sur ce qu’est le néolibéralisme, ses origines, comment et contre quoi ce corpus se construit, etc. Comme il le souligne, seul ce niveau d’analyse permet une critique qui ne rate pas sa cible :
« Adam Smith, Marx, Soljenitsyne, laissez-faire, société marchande et de spectacle, univers concentrationnaire et goulag : voilà en gros les trois matrices analytiques et critiques avec lesquelles d’ordinaire on aborde ce problème du néolibéralisme, ce qui permet donc de n’en faire pratiquement rien du tout, de reconduire itérativement le même type de critique depuis deux cents ans, cent ans, dix ans. Or, ce que je voudrais vous montrer, c’est que justement le néolibéralisme est tout de même quelque chose d’autre. » page 136

Il nous livre ainsi une synthèse précise du projet néolibéral, dans ses différences avec le libéralisme classique :
« Pour le néolibéralisme, le problème n’est pas du tout de savoir, comme dans le libéralisme de type Adam Smith, le libéralisme du XVIIIe siècle, comment à l’intérieur d’une société politique toute donnée, on pouvait découper, ménager un espace libre qui serait celui du marché. Le problème du néolibéralisme, c’est de savoir comment on peut régler l’exercice globale du pouvoir politique sur les principes d’une économie de marché (…) de rapporter, de référer, de projeter sur un art général de gouverner les principes formels d’une économie de marché. » page 137

En conclusion de cet ouvrage, Foucault revient sur les conséquences de cette vision néolibérale sur le lien social, au détour d’une analyse du rôle de la société civile chez Ferguson :
 « Le lien économique va, à l’intérieur de cette société civile où il peut prendre place, jouer un rôle très curieux, puisque, d’une part, il va lier les individus entre eux par la convergence spontanée des intérêts, mais il va être, en même temps, principe de dissociation. (…) Le lien économique va, -en quelque sorte en marquant, en appuyant, en rendant plus incisif l’intérêt égoïste des individus-, tendre à défaire perpétuellement ce que le lien spontané de la société civile aura noué. (…) Plus on va vers un état économique, plus paradoxalement le lien constitutif de la société civile se défait et plus l’homme est isolé par le lien économique qu’il a avec tout le monde et n’importe qui. » Page 306-307

Cela ne sonne-t-il pas d’actualité, cette dissolution des liens de base de la société par le lien économique ? A l’heure où même notre plus intime rapport à l’autre est outillé par des places de marché informatisées (aum, gleeden, tinder…), nos rencontres ne sont-elles pas souvent réductibles à la mise en relation de deux égoïsmes – comme dans tout lien commercial ? Où est l’oubli de soi ? Où est le courage ? Où est l’amour ?

Et une telle instrumentalisation du lien au service des intérêts égoïstes de chacun ne déborde-t-elle pas les relations entre individus pour toucher la nation tout entière ? Car s’il est vrai qu’une nation se constitue par un peuple, un territoire et la volonté de vivre ensemble, où est cette volonté aujourd’hui…  Avons-nous encore, même un petit peu, la volonté de vivre – au risque de mourir – ensemble ? Si, comme le soulignait Foucault à la suite de Ferguson, le lien économique, l’association des égoïsmes ne peut constituer la base d’une société civile, alors qu’est ce qui nous relit ? nous unit ? 


Pendant des années, cela allait de soi. Ce qui nous unissait ? Et bien une certaine idée de la France, de son histoire, de sa mission. Pas de contre-récit possible sans être refoulé hors de la communauté nationale. Puis, lorsque ce lien disparut peu à peu,  il fut de bon ton d’esquiver la question en s’abritant derrière un discours sur « le vivre ensemble », sans bien savoir ce qui dans ces termes transcendait une simple mise en commun de nos égoïsmes. 


Aujourd’hui où cette question ne peut plus être éludée, nos gouvernants semblent apporter en réponse des concepts à majuscule. La République. La Laïcité… des concepts que l’Ecole reçoit pour mission de transmettre et incarner. 


Au-delà de la faisabilité même de cette mission dans les conditions actuelles...
c’est, je crois, céder à une double illusion. 


Tout d’abord, des concepts ne forment pas un projet. Quelle est la volonté, le projet collectif que porte la France ? Devenir une République Laïque ? Elle l’est, depuis au moins 101 ans déjà. Rester une République Laïque alors ? Mais la simple volonté de conserver ce qui est – voire de restaurer ce qui a été – ne construit pas un projet pour l’avenir. 

Ensuite, ces concepts ne peuvent vivre hors sol, imposés d’en haut. On trouve une analyse passionnante là-dessus dans un récent bouquin d’Olivier Roy (à gauche sur la photo de couverture) avec Jean-Louis Schlegel (non, à droite ce n’est pas lui :). Au fil de ce livre sur sa vie se croisent ses rencontres avec l’islam politique et avec la gauche française. Curieusement,  ces deux expériences semblent aboutir à une conclusion similaire : une foi – au sens d’une foi explicitement religieuse tout comme au sens de convictions pré-politiques sur ce que doit être une vie bonne dans des institutions justes – ne peut que se vider de sa substance vitale lorsqu’elle asservie par une institution. D’où l’échec programmé de l’islam politique. Voyez l’Iran – pays sensément gouverné par la religion depuis 1979, pays où l’athéisme est aujourd’hui le plus répandu du Moyen-Orient en particulier dans la jeune génération. Voyez le mitterrandisme, tous ces militants associatifs portant l’espérance de faire advenir un monde meilleur devenus simples relais d’une politique d’Etat au sein de la fonction publique (notamment territoriale), ex-robins des bois travaillant pour le roi – bonus musical.

Il me semble que le bout d'une possible réponse est la foi. Notre pays ne manque-t-il pas de fois ? qu’elle soit foi religieuse ou simple foi en des valeurs qui transcendent et questionnent mon bien-être… La volonté de vivre ensemble ne se résume-t-elle pas partiellement à une question de foi : en quoi croyons-nous ?

Dans une société pluraliste, cette foi ne peut sans doute être que multiple. Car une foi personnelle ne vient jamais d’en haut, de l’Etat ni de Rome, jamais de façon imposée : pas de contrainte en matière de religion… mais de l'adhésion libre et personnelle à un système de valeurs partagé par un collectif, système qui me dépasse et que je vais incarner dans ma vie quotidienne et mes engagements. Donc, à priori, pas de raison qu'une seule et unique foi soit partagée ici-bas... Et dans une démocratie, chaque foi se doit d’en admettre d’autres, sans revendiquer l’exclusivité du bien, du bon - y compris d'ailleurs la foi humaniste laïque.

Mais si l’adhésion à des valeurs collectives reste bien perçue dans notre pays, la religion a elle mauvaise presse. Le mot vient pourtant du latin religare, relier. Et il me semble que la religion peut constituer un facteur d’unité, même pour ceux qui n’en sont pas, dans la mesure où cette foi nous met en mouvement pour rendre plus fraternel le monde qui nous entoure. Je connais trop peu l’islam pour en parler, et ne sais pas si chaque homme y est considéré comme un frère, quelle que soient ses convictions. Mais c’est bien le cas du christianisme, et notamment du catholicisme tel que réaffirmé dans la constitution Lumen Gentium : 
« [L’Eglise est] dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». 
Comme le soulignait François-Xavier Bellamy cet été, les chrétiens sont tous appelés à prendre soin du lien :
« en tant que chrétiens, il nous appartient de témoigner et de faire comprendre autour de nous la réalité de ce lien qui nous attache les uns aux autres ».
De par leur foi  - personnelle mais partagée et nourrie ecclésialement – des chrétiens forment la cheville ouvrière de tant d’associations de la solidarité et du lien social. Du secours catholique aux restos du cœur, du cinéma associatif à la chorale du coin. Ils ne sont pas dans une perspective communautaire du rester entre-soi, mais ouverts sur le monde. Souvent d’ailleurs aux côtés de gens inspirés par la foi communiste, à qui l’espérance en un monde meilleurs donne le désir et la force de transcender l’égoïsme. Toujours la Rose et le Réséda. 


Certes une foi peut aussi être dangereuse. En Europe, les fois patriotiques furent il y a cent ans le fourrier des charniers. Mais pour être brutal, ne crève-t-on pas aujourd’hui d’un déficit de foi et d’engagement plutôt que d’un excès ?

Enfin, un aspect important de la foi est sans doute son exigence interne de cohérence. « Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas… » dit l’apôtre – dans  un passage que l’on pourrait traduire en français courant par quelque chose comme « eh bouffon, si tu crois et que ça change rien dans ta vie, elle est morte ta foi vieux ». La foi engage toute la vie, dans sa dimension relationnelle comme sociale ou politique. Le poète anglais John Milton liait audacieusement au XVIIe siècle vie conjugale et vie politique ; le droit pour un homme de se séparer de sa femme et celle pour un citoyen de son souverain. Aujourd’hui où sont banalisés le divorce comme l’abstention, nous avons peut-être besoin de revaloriser la fidélité. Revaloriser le lien, le fait de dépendre de. Abdiquer librement une partie de ma liberté en vue d’un plus grand bien. C’est je crois l’un des fondements du projet personnaliste d’Esprit Civique et des Poissons Roses.

N'est-il pas temps en France de revaloriser la foi comme l'une des rares sources qui nous restent d'engagement au service du lien, comme antidote au poison social de cette concurrence  des égoïsmes qui fonde l'anthropologie néolibérale ?

l'Allemagne et la puissance


En écho à l'actualité, deux extraits de mes livres de chevet du moment... Le premier souligne combien le projet européen inclut une domestication de la puissance allemande, au service notamment de l'impérialisme français - le passage ci-dessous est une analyse dans le temps-long, à partir des traités de Westphalie en 1648.
« Il ne faut jamais oublier ceci : c'est que l'Europe comme entité juridico-politique, l'Europe comme système de sécurité diplomatique et politique, c'est le joug que les pays les plus puissants (de cette Europe) ont imposés à l'Allemagne chaque fois qu'ils ont essayé de lui faire oublier le rêve de l'empereur endormi, que ce soit Charlemagne ou Barberousse ou [Hitler]. 
L'Europe, c'est la manière de faire oublier à l'Allemagne l'Empire. Et il ne faut donc pas s'étonner que, si l'empereur effectivement ne se réveille jamais, l'Allemagne se redresse parfois et dise : "Je suis l'Europe ; je suis l'Europe puisque vous avez voulu que je sois l'Europe." Et elle le dit précisément à ceux qui ont voulu qu'elle soit l'Europe, et qu'elle ne soit rien que l'Europe, à savoir l'impérialisme français, la domination anglaise ou l’expansionnisme russe. 
On a voulu substituer en Allemagne au désir d'empire, l'obligation de l'Europe. "Et bien, répond donc l'Allemagne, qu'à cela ne tienne puisque l'Europe sera mon empire. Il est juste que l'Europe soit mon empire, dit l'Allemagne, puisque vous n'avez fait l'Europe que pour imposer à l'Allemagne la domination de l'Angleterre, de la France et de la Russie." Il ne faut pas oublier cette petite anecdote lorsque, en 1871, Thiers discutait avec le plénipotentiaire allemand que s'appelait, je crois, Ranke et qu'il lui disait : "Mais enfin, contre qui vous battez-vous ? Nous n'avons plus d'armée, plus personne ne peut vous résister, la France est épuisée, la Commune a porté le dernier coup aux possibilités de résistance, contre qui faites-vous la guerre ?", Ranke a répondu : "Mais voyons, contre Louis XIV."
Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, Cours au Collège de France, 1977-1978, Leçon du 22 mars 1978.

Le second analyse le rôle de la puissance économique dans la reconstruction de l'Allemagne d'après-guerre, en ruine et ruinée, jusqu'à nos jours. La puissance politique lui étant désormais impensable, c'est sur le terrain économique qu'elle a pu redevenir une puissance. Ce n'est pas la volonté politique qui y institut le jeu économique mais, au contraire, c'est la bonne gestion économique qui y produit la légitimité politique. Encore lors de la réunification, c'est bien la prospérité économique qui a attiré les Länder de l'est avant un projet politiqueDès lors, il semble logique qu'elle conçoive la zone euro comme devant produire sa légitimité par une bonne gestion économique, et non comme une volonté politique devant primer sur les contingences économique - ce qui serait plutôt la conception française.
« Dans l’Allemagne contemporaine, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire pendant trente ans, il ne faut pas considérer que l’activité économique a été seulement une des branches de l’activité de la nation. Il ne faut pas considérer que la bonne gestion économique n’a eu d’autres effet et d’autre fin prévue et calculée que d’assurer la prospérité de tous et de chacun. En fait, dans l’Allemagne contemporaine, l’économie, le développement économique, la croissance économique produit de la souveraineté politique (…) L’économie produit de la légitimité pour l’Etat qui en est le garant (…) 
Et quand je dis cela, je crois que ce n’est pas encore suffisant, car ce n’est pas seulement une structure juridique ou une légitimation de droit que l’économie apporte à un Etat allemand que l’histoire venait de forclore. Cette institution économique, la liberté économique que cette institution a pour rôle dès le départ d’assurer et de maintenir, produit quelque chose de plus réel, de plus concret, de plus immédiat encore, qu’une légitimation de droit. Elle produit un consensus permanent, un consensus permanent de tous ceux qui peuvent apparaitre comme agents dans, à l’intérieur des de ces processus économiques. Agents à titre d’ouvriers, agents à titre de patrons, agents à titre de syndicats. Tous ces partenaires de l’économie, dans la mesure même où ils acceptent ce jeu économique de la liberté, produisent un consensus qui est un consensus politique (…)
Un Deutschmark solide, un taux de croissance satisfaisant, un pouvoir d’achat en expansion, une balance des paiements favorable, ce sont bien sûr dans l’Allemagne contemporaine les effets d’un bon gouvernement, mais c’est aussi, et jusqu’à un certain point c’est encore plus encore, la manière dont se manifeste et se renforce sans cesse le consensus fondateur d’un Etat que l’histoire, ou la défaite, ou la décision des vainqueurs, comme vous voudrez, venait de mettre hors-la-loi (…) L’histoire avait dit non à l’Etat allemand. C’est désormais l’économie qui va pouvoir lui permettre de s’affirmer.
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Leçon du 31 janvier 1979.


magie-stère




 « Magistère, nm. De magie car nul ne comprend vraiment les raisons de ses préceptes, et de stère car ces derniers sont aussi lourds à porter qu’une stère de bois [1]. »

Voilà en gros l’opinion que je pouvais avoir il y a quelques annéesLes débats du mois dernier sur le sujet m’ont à nouveau questionné. Aujourd’hui, j'ai moins de certitudes ; mais quelques convictions demeurent...


1.     Le magistère n’est pas un système disciplinaire [2].

La discipline ne laisse jamais faire. Elle organise un domaine dans lequel son pouvoir joue à plein et au sein duquel rien ne doit lui échapper. Toute chose y est répartie selon un code du permis et du défendu ; ou plutôt de l’obligatoire et du défendu. Même les plus petites choses doivent être réglementées. L’ordre consiste alors à empêcher tout ce qui est interdit et à réaliser tout ce qui est obligatoire. La bonne discipline vous dit, à chaque instant, ce que vous devez faire.

Le magistère ne doit pas être une discipline. Il est, me semble-t-il, de l’ordre de la carte. La carte qui ne prescrit pas un chemin déjà écrit d’avance. La carte qui me donne un moyen de voir différemment le monde qui m’entoure, me montre des écueils ou des difficultés qu’on ne soupçonnait pas d’avance…  Aide à s’orienter… Mais ne décide pas à ma place. Et puis parfois, la carte ne colle pas bien à la réalité du terrain ; de nouvelles constructions en sont absentes, des chemins autrefois praticables sont maintenant effacés – presque plus personne ne les emprunte. Carte en main, libre à chacun de choisir là où il va et comment s’y rendre.

2.     Le magistère n’est pas incréé.

Un magistère incréé, ce serait un magistère non écrit de main d’homme mais directement issu du divin – un peu comme le coran ;) Le magistère de l’Eglise catholique est, me semble-t-il, issu des hommes. Eclairés par Dieu, certes, mais écrit par des hommes particuliers, à un moment historique donné. Il n’est pas indemne des contingences de l’incarnation. Cela qui n’amoindrit pas sa valeur. Après tout, chacun ou quasi considère maintenant la bible comme un texte qui doit être lu sans oublier les conditions de son écriture. Comment le magistère pourrait-il être en cela supérieur à la parole de Dieu ?

Donc oui, la production de textes magistériels par des hommes célibataires et ordonnés, dans des conditions historiques particulières, influe nécessairement sur leur contenu. Mais oui, cela ne l’empêche  pas d’être « vrai » - au sens où la parole de Dieu est vraie. Vrai car recélant un appel pour chacun. Un appel à remettre en question mes conduites, un appel à davantage de conversion dans les différents domaines de ma vie. Un appel à ne jamais m’endormir dans la certitude de mon bon droit [3].






[1]  Toute ressemblance avec Mt 23 ne saurait être purement fortuite.
[2] Au sens de Michel Foucault ; ce paragraphe repose sur son cours au Collège de France 1977-1978 intitulé « Sécurité, Territoire, Population ».
[3] Et toute ressemblance avec Mt 25 ne saurait être purement fortuite non plus.

le visage de Vincent

Comme beaucoup, j'ai été saisi par la récente vidéo de Vincent Lambert. Peut-être car on y découvre un visage.
« Je pense que l'accès au visage est d'emblée éthique. C'est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n'est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c'est ce qui ne s'y réduit pas. » (Emmanuel Levinas, Ethique et infini)
La médecine est une belle profession. Mais son problème premier n'est pas le visage. Ce sont les organes. Un médecin a ainsi affirmé que ses yeux tournés vers la gauche montraient l'état végétatif de Vincent Lambert. Il n'a pas vu de visage, juste des globes oculaires.
« Mais la relation au visage est d'emblée éthique. Le visage est ce qu'on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire : "tu ne tueras point". » (ibid.)
Voir en Vincent un visage, voilà ce qui peut-être suscite un effroi éthique. Le visage appelle, le visage parle.
« Le "Tu ne tueras point" est la première parole du visage. Or c'est un ordre. Il y a dans l'apparition du visage un commandement, comme si un maître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d'autrui est dénué ; c'est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que "première personne", je suis celui qui se trouve des ressources pour répondre à l'appel (...). » (ibid.)
"Prends soin de moi", appelle le visage, prends soin du pauvre que je suis. C'est l'honneur éthique de notre société de prendre soin de tous ceux que le handicap, la maladie, un accident ont réduit à n'être plus que visage, des visages sans capacité. Dans le soin de celui qui n'a plus de qualités se mesure peut-être notre humanité ? 

le GPS ou le chemin ?

Au détour d'un entretien passionnant entre Antonio Spadaro et Jean-Miguel Garrigues, je retrouve employée l'image de Dieu comme GPS, déjà entendue en paroisse. 

Personnellement, je n'aime pas les GPS. Peut-être que je n'apprécie guère qu'une voix synthétique me dicte la voie à suivre, me retrouver au tournant à attendre ses instructions ? Je préfère, à l'ancienne, regarder la carte avant de partir - au pire sur les genoux en roulant, ou faire confiance à un copilote. Bref, que la décision au carrefour soit la mienne, ou celle d'une personne en qui je me fie. Je crois que je préfère me paumer en exerçant ma liberté que d'arriver à bon port en obéissant sans réfléchir. Sans doute un peu par orgueil, sans doute par entêtement... mais peut-être aussi pour comprendre, apprendre de cette route, et mieux y arriver une prochaine fois, ou pouvoir l'expliquer à d'autres. Me sentir responsable du trajet.

Et dans la vie chrétienne ? Il me semble que le Christ ne dédaigne pas anticiper un tantinet la route : "Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?" (Lc 14, 28) Qu'il ne nous parle pas en surplomb, comme la voix qui sort du GPS, mais qu'il s'adresse à notre liberté, qu'il la créé, la rend possible en nous libérant du mal pour que nous puissions librement choisir le bien. Et ces choix sont souvent compliquées ; pas simplement une petite voix à écouter, mais discernement, prière, relecture, accompagnement... 

Et si, plutôt que le GPS, Jésus était le chemin... ? Un chemin unique pour chacun, comme l'illustre la diversité du cheminement des saints. Un chemin beaucoup moins clair à suivre que la voix du GPS. Un chemin qui se découvre sous nos pas. Où l'on cherche aux croisements un balisage à moitié effacé voire contradictoire, où l'on essaie difficilement de faire correspondre la rectitude de la carte avec la réalité du paysage sous nos yeux. Un chemin où ce qui importe est de cheminer, en Christ, plus que d'atteindre une destination planifiée d'avance. Un chemin sur lequel faire route nous transforme peu à peu, nous dépouille, nous simplifie. Un chemin pour lequel tous les chrétiens ont reçu le sens de l'orientation, par le baptême et la confirmation !

à quoi bon ?

Comme vous l’avez noté sans doute, les membres du groupe d’electro-rock Shaka Ponk ont été élevés récemment à la dignité de chevaliers des Arts et des Lettres. Durant ce bal costumé cette cérémonie officielle, la chanteuse arborait fièrement un noir T-Shirt proclamant en anglais et en blanc combien ils n’en avaient rien à faire (« we don't give a fuck »).


Belle mise en abîme tout de même, recevoir les honneurs républicains tout en manifestant si clairement que l’on s’en tamponne le coquillard, mais tout en les recevant quand même, mais tout en… Si XXIè siècle : vivre au sein d'institutions du sens, de représentations collectives (c'est à dire de concepts, de règles, d'usages qui constituent les prémisses et les conditions de possibilité de la formation des intentions individuelles) tout en les déconstruisant, n'est-ce pas ce que font tant de nos bien-pensants ?

Tout est socialement construit donc déconstructible, plus besoin de s’encombrer de scrupules, de respect, de politesse. Alors, au hasard, le savoir vivre, l’entreprise, la République ou le mariage…  « we don’t give a fuck » diront ceux qui ont tout compris.

Seuls résistent à toute déconstruction : la force nue, l’intérêt égoïste, le plaisir fugace. Et surtout l’argent ; vainqueur silencieux.
  
Mais une fois toute institution, toute représentation démontées, sur quoi fonder le vivre ensemble ? Même Jean-Luc Nancy, l’un des penseurs de la déconstruction avec Jacques Derrida, s’interroge dans Esprit sur l’impossibilité de structurer une société sans la croyance en des représentations partagées...

Que partageons-nous aujourd’hui ? 

Le démon de mon cœur s’appelle à quoi bon, écrivait Georges Bernanos en exergue des Grands cimetières sous la lune. Résistons-lui.

au cœur des ténèbres

Nous voici dans l’abîme,
Tu en restes l’énigme.

Si Tu dis un seul mot,
Et nous serons sauvés.

Tu restes muet encore,
Jusqu’au bout sembles sourd.

Nos cœurs ont trop durci,
En nous l’horreur sans fond.

Viendrait-elle de nous
Une lueur de douceur ?

Si nous disons un mot,
Et Tu seras sauvé.

Nous restons muets encore,
Jusqu’au bout restons sourds.

Te voici dans l’abîme,
Nous en sommes l’énigme.


François Cheng, « Vraie Lumière née de vraie Nuit », Editions du Cerf, 2009

révolution...



Olivier Rolin, Tigre en papier, Le Seuil 2002. En bref et selon la quatrième de couverture, « c'est l'histoire d'un type qui raconte à la fille de son meilleur ami, mort depuis longtemps, ce que fut leur jeunesse à l'époque presque fabuleuse - la fin des années 60 - où l'on croyait dur comme fer à la Révolution. » Extrait :

« Ce que je crois, c’est qu’on à été la dernière génération à rêver d’héroïsme. Maintenant ça paraît ridicule, ça vous paraît bon pour des cloches, et à vrai dire vous ne voyez même plus ce que ça veut dire, je sais. Mais le monde n’a pas toujours été, si ennemi du romantique. Le monde n’a pas toujours été si cynique, si malin. Si averti, ricaneur, « on ne me la fait pas »… 

Auparavant, les jeunes gens avaient volontiers ce genre d’imagination. Il fallait que la vie soit épique, sinon à quoi bon ? II fallait côtoyer les gouffres, affronter le mystère. C’est un vieux désir humain, il y a tout un tas de mythes et de poèmes qui racontent ça. Se mesurer aux dieux, aux monstres, découvrir des terres insoupçonnées, explorer cette région inconnue qu’on est soi-même devant la mort. L’Iliade et L’Odyssée, quoi. Depuis deux mille ans, pas mal de jeunes gens ont rêvé d’être Achille, ou Hector ; ou Ulysse.

Et contrairement à ce qu’on croit à présent ce désir pouvait très bien se conjuguer avec celui d’écrire, de penser. Même, il arrivait que l’un aille difficilement sans l’autre. Il y avait une commune racine de rejet de la monotonie. Il y a eu des poètes, des romanciers, des philosophes soldats, agents secrets, et ça n’était pas les plus minables, tu sais. Sans remonter jusqu’à Cervantes et Camões, Faulkner qui n’était quand même pas, parmi les écrivains du siècle, le plus ballot, le moins profond, Faulkner a été terriblement déçu que l’armistice de novembre 1918 l’empêche d’aller faire le moderne chevalier dans les ciels d’Europe. C’est comme ça. Et Hemingway, plus rapide, avait filé sans hésiter vers les champs de bataille. Cendrars n’est plus très à la mode, ça n’empêche qu’il a inventé la poésie française moderne avec Apollinaire, et il était légionnaire, engagé volontaire. Et Apollinaire, on pourrait en parler aussi... Je sais que vous êtes tous pacifistes, à présent. Et moi aussi, si tu veux que je te dise que c’est plus agréable de vivre en paix. Et eux aussi, ceux qui ont connu la guerre et qui y ont survécu, ils le disent. 

Mais voilà, on n’écrit pas avec ce qui est agréable, on ne pense pas avec ça. On écrit, on pense avec ce qui blesse, ce qui tue. Et même c’est avec ça qu’on vit vraiment. Pas avec le « principe de précaution ». Ecrire (ou peindre, etc.) n’est pas intrinsèquement philanthropique. Progressiste, encore moins. Un grand écrivain vert, tiens, j’aimerais voir ça. Et même un grand peintre. 

Bon, alors la Révolution ça a été la dernière épopée occidentale, après quoi tout le monde est allé se coucher. La Révolution, à présent, c’est devenu un gadget, une pacotille bourgeoise. Une fanfreluche. Regarde, écoute, lis autour de toi, Marie : nos élites se disent toutes « révolutionnaires », à présent. Je parle de la bourgeoisie moderne, celle qui fabrique des images, des histoires, pas les attardés qui s’obstinent à fabriquer des rails ou des tôles, bien sûr. Je parle des vrais maîtres, ceux que ma génération a inventés, hélas. La Révolution, c’est devenu leur décor, leurs beaux atours. La bourgeoisie moderne est « révolutionnaire », elle a inventé ce formidable trompe-l’oeil pour dissimuler ses privilèges. »

Aujourd'hui en 2013, la bourgeoisie moderne est toujours là, encore plus 'révolutionnaire' et 'progressiste', régnant sur nos idées, nos récits ; nous voulant dociles et consommant... Mais aujourd'hui, une génération rêve à nouveau d'héroïsme, devant la force cynique et brutale dont use ce 'système' établi ; force policière, politique, médiatique, idéologique... Un héroïsme confronté à la violence du pouvoir mais qui se refuse à la reproduire dans un mimétisme mortifère. Un héroïsme de la non-violence

oraison pour un Catholog


Mars, avril, mai… lourd climat à Paris, crachin, frimas … mais aussi la loi Taubira sur l’union plus l’adoption pour tous… opposition, manifs, divisions (y compris cathos)… Abus du pouvoir surtout : minimisation à tout prix, disqualification à tout va, flics incivils, nuits au commissariat sans vrai motif (ou 'gnouf pour tous' ?)…

Stop. Juin pointant son tarin, faisons fi pour aujourd’hui du froid ou du conflit, mais jouons. Jouons donc un instant via un oisif, amusant, stimulant pari qu’on proposa (là-bas) il y a cinq ou six jours : discourir du Catholog (forts bons films, à voir illico s'ils vous sont inconnus) mais suivant un strict canon lipo-grammatical… dont nous tairons ici l’omission, vous laissant saisir sa solution.

Bon, foin d’introduction, voici infra ma micro-production.

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« La saison Un du Catholog a pris fin. Amis, chantons ici son oraison. Hardi, allons-y : applaudissons, acclamons, ovationnons.

Bravo à GRom, roi du T-Shirt (« a T-shirt, a T-shirt, my kingdom for a funny T-shirt! » aurait-il un jour sorti [1]). Un gars qui y va, à l’instinct : parfois balourd, jamais banal, toujours rigolo. 

Bravo à Chlo, miss au piquant mais charmant discours (ainsi qu’au joli minois), illuminant tout film. 

Bravo aux colocs. L’un quasi-saint mais surtout hors-champ (car soi-disant craintif), voix invoquant sans fin la raison. L’un passant par instants au living room, surgissant au motif d’un bon gag. 

Bravo aussi au scriptor, un sir dit « Prochain », scribouillard au grand art, promis à coup sûr à un fort brillant futur. 

Bravo à Hub von Torcy, bravo à chacun, bravo à tous !

Pour d’aucuns, il manqua du fond au Catholog. Faux, trois fois faux ! Il montra, transmit au public non point l’amour du Christ, mais son humour. Humour divin sur nos us (tant gallicans qu’ultramontains), doux humour du Logos, lui qui pour nous s’incarna.

Catho, crois au Christ pour sûr, mais souris aussi ; souris sur toi, toujours. Car sinon, sans un brin d’humour sur soi, pourrons-nous accomplir un vrai « ut unum sint » [2] ? Alors oui bravo, viva Catholog ! »
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Concluons par un pardon. Pardon pour mon oraison à trois sous, mon propos mal fichu, bancal, biscornu, mon bafouillis languissant dans un si dur carcan, manquant d’un signifiant pourtant fort commun mais ici proscrit, d’un anodin « rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal » [3]… Car tout mot fut contraint par la loi d’airain qu’un Hugo promulgua (soupir).

[1] la jouant ainsi à la Richard III à son insu
[2] c.à.d. qu’on soit tous un à l’instar du Christ + son papa (cf. Jn 17, 21)
[3] G.P., La Disparition (1969), Gallimard, Paris, avril 1989

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And now, it’s up to you! (mais motus sur la solution)

pourquoi manifester le 26 mai ?


La loi est promulguée, les premiers mariages sont annoncés, les faire-parts sont sous presse… Tout est fini. A quoi bon mener un combat d’arrière-garde ?
Et bien justement, c’est le moment de s’engager. Car cette loi n’a été rendue possible que par notre démission. Nous avons fait confiance à nos hommes politiques pour défendre notre vision de l’homme. Un François Mitterrand, un Lionel Jospin pouvait peut-être encore en porter le souci. Aujourd’hui, à de rares exceptions près, il n’en est plus rien [1]. Des groupes, des associations à fort relais médiatique ont saturé le pays de leur vision idéologique. L’homme comme un individu délié de toute attache, se donnant à lui-même sa propre loi, et dont la dignité consiste en sa capacité à satisfaire ses désirs.

D’autres projets se profilent déjà, réclamés à corps et à cri par ces mêmes associations : la généralisation de la PMA comme nouveau mode d’engendrement, indépendamment de toute infertilité médicale (dans le cadre de la loi sur la famille prévue à l’automne), la gestation pour autrui, l’interruption - plus ou moins - volontaire de vieillesse, proposition 21 du candidat Hollande, etc. Sans notre engagement, tous ces projets se feront, à plus ou moins longue échéance. Car ils procèdent tous de la même logique.

L’argument sera toujours le même : cela ne vous enlève rien. Certains souhaitent mourir à la demande, libre à vous de mourir de mort naturelle. Des couples de même sexe souhaitent engendrer, libre à vous de continuer à vous reproduire comme de simples mammifères. D’autres souhaitent trier leurs embryons, avant ou après nidation, libre à vous d’accueillir un enfant avec des défauts de fabrication. Des hommes ou des femmes souhaitent choisir leur sexe, libre à vous de garder le vôtre. Cette vision idéologique de l’homme est enseignée dès la maternelle, libre à vous de faire l’école à la maison…

Et puis, insidieusement, l’exception deviendra la norme. Vous ne souhaitez pas abréger votre vie ? Quel surcoût pour la sécu, quel égoïsme ! Votre enfant est porteur d’un handicap ? Ce fut votre choix, mais ce n’est tout de même pas à la société d’en supporter les conséquences…

Alors, le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire [2]. Le pouvoir le sait et tente tout à la fois de minimiser et de diaboliser ce grand mouvement populaire [3].

A nous de faire émerger dans le débat public et dans l’espace médiatique les valeurs qui nous sont chères. A nous de proposer une autre vision de l’homme, à nous d’être des prophètes pour l’aujourd’hui, à nous de donner envie. La jeunesse attend des raisons de vivre et d’espérer.



Et ça commence le 26 mai.



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[1] Et ce à gauche comme à droite, comme le souligne Jean-Claude Michéa. Rappelons que la loi sur le ‘mariage pour tous’ est passée au Sénat uniquement grâce à des voix de droite, que ce soit en commission des lois ou lors du vote (qui ne fut pas solennel mais à main levé, le président du groupe UMP n'en ayant pas fait la demande).

[2] pour reprendre les mots du général de Gaulle au soir du 18 juin.

[3] Petit florilège :
- minimisation systématique du nombre de manifestants, présentés de plus comme d’extrême-droite et homophobes.
- 17h de garde à vue pour des jeunes filles dont la seule faute fut sans doute l’idéalisme (et qui seront dépeintes dans les médias par notre ministre de l’intérieur comme tentant de déstabiliser la République, ou par le secrétaire du PS comme des fascistes).  
- des badauds interpelés par la police pour port de sweat-shirt avec un papa et une maman. 
- des arrestations arbitraires.
- des insinuations sur le lien entre ‘la manif pour tous’ et les casseurs du PSG. 
- etc.

1994 - 2010 : mon chemin avec l'Eglise





J'exhume ce texte écrit en 2010. Les événements m'avaient alors questionné sur la relation entre mes convictions et celles proposées par l'Eglise ; et aussi sur l'unité entre les catholiques. Cela pourra peut-être faire écho à des interrogations actuelles ?

1994 - 18 ans. Je trouve l’Eglise dépassée. Je pense comme tout le monde. Préservatif, avortement, pourquoi pas si cela répond à un besoin. L’interdit ne me parle pas. 

1996 - 20 ans. Rencontre personnelle du Christ, dans l’Ecriture, dans la prière, dans la liturgie. Expérience de la communion fraternelle en Christ. La dimension institutionnelle de l’Eglise devient seconde pour moi. 

1998 - 22 ans. Je me rends compte de la diversité des catholiques, entre un groupe d’aumônerie plus rationnel et un groupe de prière plus fidéiste, mais dans une communion plus profonde. A coté, la vie en école d'ingénieur me semble fade. 

2001 - 25 ans. Découverte de l’histoire récente de l’Eglise. Vatican II, l’action catholique, les chrétiens de gauche ; Humane Vitae aussi. Entre amis, nous débattons des heures. Je regimbe face à la sécheresse et à la généralité du dogme. Mais l’enfouissement dans le monde n’est pas une alternative. La transmission ne se fait pas en dehors d’une institution. Je lis David Lodge sur le destin de catholiques anglais pour une Eglise libérale dans les années 1970. Illusion qui finit en mascarade. Je suis sensible au discours pastoral sur le pape qui montre le sommet de la montagne, que l’on peut atteindre par de multiples chemins - chacun part de là où il en est et avance à son rythme, l’essentiel étant au fond moins d’atteindre le sommet que de marcher vers lui. 

 2004 - 28 ans. Je commence à me sentir autant membre de l’Eglise universelle que de l’Eglise de France - ouverte, façonnée par la laïcité... et qui me ressemble plus. Je me demande si les a priori contre l’Eglise ne reflètent pas surtout les failles de notre société. Par exemple, si le discours de l’Eglise sur la sexualité est stigmatisé, n'est-ce pas car notre époque la survalorise ? 

2006 - 30 ans. J’ai l’impression que dans mes lieux catholiques, beaucoup de 30-40 ans sont politiquement conservateurs. Renseignements pris ce n’est pas étonnant : de 2002 à 2010, selon les sondages sortie des urnes, entre 75 et 80% des catholiques pratiquants réguliers ont voté avec constance à droite (dont 5 à 15% à l’extrême droite). Alors, comme les chrétiens de gauche sont en plus surreprésentés dans la génération du baby boom… cela n’en laisse statistiquement plus beaucoup chez les 30-40 ans. Bon, à vrai dire, cela fait longtemps que je ne me sens plus vraiment « de gauche ». Mais je place toujours la liberté au dessus de l’obéissance. Au fil des discussions, vient le sentiment d’avoir cheminé vers l’acceptation de l’obéissance, comme membre de l’Eglise universelle, et d’être souvent avec des catholiques qui semblent considérer cette obéissance comme allant de soi. 

2009 - 33 ans. Inquiétude. Discours réaffirmant le dogme. Retour du rite extraordinaire. Ouverture vers les lefèbvristes. Les catholiques intransigeants semblent avoir le vent en poupe, spécialement dans ma génération. J’entends crier victoire et je me cabre. Je les entends diviser l’Eglise en « nous » et en « vous ». Vous les chrétiens ouverts sur le monde, vous les évêques de France trop progressistes, vous les perdants. Vous avez failli. La barque du Christ prend l’eau. Par votre faute. Je vois revenir l'éternel projet du traditionalisme : séparer et restaurer. Séparer le pur de l’impur, le bon grain de l’ivraie. Restaurer avec faste un passé mythifié.

Inquiétude. Les vrais catholiques devraient-ils donc s’ériger en contre-société ? Rester entre soi et défendre bec et ongle leurs principes et leur vision de l’homme, se percevoir en forteresse assiégée par la modernité ? Le « je crois l’Eglise » de notre credo baptismal implique t’il un « j’adhère à toutes les vérités énoncées par le magistère », voire même plus concrètement un « je ne voterai pas pour un parti politique favorable à la dépénalisation de l’avortement, à la reconnaissance civile des unions de personnes de même sexe, etc.» ? Le champ des convictions politiques catholico-compatibles se réduit considérablement... Peut-on encore être catholique et politiquement social-démocrate, ou libéral ? La foi catholique reste-t-elle compatible avec une ouverture au monde et aux hommes de notre temps ? En acceptant jusqu’au bout la liberté d’autrui ?

Inquiétude. Le pape ne montrerait plus le sommet de la montagne, mais énoncerait les vérités auxquelles tout catholique se doit d’adhérer, ainsi d’ailleurs que toute personne de bonne volonté qui écoute vraiment sa conscience, au cœur de laquelle est gravée la loi naturelle dont l’Eglise n’est que l’humble interprète… Mais je perçois les vérités anthropologiques de l’Eglise dans le registre du bon, du désirable, et non de l’obligatoire. Des boussoles vers une vie bonne avec et pour les autres, vers des institutions justes. Des boussoles qui indiquent à chacun la direction du bonheur, et non un chemin déjà balisé, le même pour tous. Suis-je dans l’erreur ? Faudra-t-il me résigner à devenir d’ici quelques années minoritaire parmi une minorité ?  

2010 - 34 ans. Perplexité. Ne suis-je pas aussi dans l’idéologie, dans le « nous » et le « vous » ? Ces chrétiens intransigeants ne sont-ils pas mes frères en Christ ? On ne choisit pas sa famille ; ne peut-on s’appuyer ce qui nous réunit ? La frustration que l’Eglise s’éloigne du monde et celle que le monde s’éloigne de l’Eglise n’ont-elles pas en commun un même désir que Christ soit tout et en tous ? Car au-delà des sensibilités spirituelles ou des options pastorales qui divergent, nous avons tous je crois la même faim : Que Dieu saisisse l'univers entier, ce qui est au ciel et ce qui est sur la terre, en réunissant tout sous un seul chef, le Christ [1]. Et que l’Eglise soit, dès à présent, germe de ce Royaume. Les moyens, les sensibilités spirituelles, les options pastorales divergent, mais peut-on s’accorder sur quelques points pour avancer côte à côte, si ce n’est ensemble ? 

L'affaiblissement de l’Eglise en France n’est la faute de personne. Non, ce ne sont pas les durcissements romains qui ont fait fuir la masse des hommes de bonne volonté attirés par un catholicisme hors les murs. Notre Royaume n’est hélas pas de ce monde. Après les vivats de la foule aux Rameaux viennent ses lazzis le Vendredi Saint. Et non, ce ne sont pas les désordres post-conciliaires qui ont fait fuir la masse des brebis déboussolées, alors qu'elles auraient docilement écouté la voix d’un catholicisme intransigeant. La sécularisation, l’exculturation du catholicisme occidental résultent d’une transformation de grande ampleur des conditions de vie et des modes de pensée. Quoi de commun entre un paysan français du XIXè siècle et un périurbain d’aujourd’hui ? Par quel miracle leur vie spirituelle seule aurait-elle pu rester inchangée ? Comme les barbares détruisant la Rome chrétienne, la sécularisation est un événement historique, qui s'impose à nous. La victoire ne nous a pas échappée par inadvertance ! 

Alors, n’oublions pas que tout royaume divisé va à sa ruine, ses maisons s'effondrent les unes contre les autres. Rien ne sert d'opposer le pape aux évêques, la base au sommet, le pastoral au dogmatique. Les grandes organisations humaines sont toutes composées de dirigeants qui les orientent, de lignes hiérarchiques qui s'adaptent à la réalité du terrain et la font remonter, de normes et de méthodes pour assurer la cohérence de l’ensemble. Chaque rôle est important pour que l'organisation vive et demeure. Et l’unité n’est pas l’uniformité. Dans nos sociétés imprévisibles, les organisations humaines ne fonctionnent pas simplement à l’obéissance, mais dans une perpétuelle dialectique entre obéissance et autonomie, exécution et initiative. Dialectique subtile et épuisante car jamais fixée, toujours à ajuster au fil des désaccords. 

Il faut donc accepter non seulement qu'il y ait au sein de l'Eglise des convictions divergentes, mais qu’il est bon qu’il en soit ainsi [2]. Que serait une communauté humaine sans tensions ? Une communauté morte. Au sens d'une langue morte, c'est-à-dire non pas une langue qui n'existe plus – on peut lire, écrire, voire parler en latin – ni qui n'a plus rien à apporter – l'étude du latin ou du grec est très instructive – mais qui n'évolue plus, n'est plus animée. Exit donc l'illusion de pouvoir construire un couple, une famille, une paroisse, une Eglise d’où les divergences auraient disparues. L'unité reste une mission et une promesse ; communion vécue en particulier dans nos eucharisties, anticipation du Royaume où nos divisions disparaîtront car nous serons tous et chacun pleinement configurés au Christ, en qui nos divisions ne seront non pas tranchées mais dépassées. En attendant, l'essentiel pour que la vie circule est peut-être que ces divergences puissent légitimement s'exprimer et être entendues. Pour qu'elles ne deviennent pas des antagonismes irréductibles, des factions rivales. Et pour pouvoir ensuite les relativiser. Prendre conscience de leur peu de poids devant la Croix et de leur pesanteur devant simplicité de la Grâce. Et enfin peut-être réussir à les réduire, comme on réduit une fracture en réalignant les os afin qu’ils se ressoudent seuls. L’expression, la relativisation, et la réduction des divergences en Eglise font peut-être partie de sa mission même, elle qui se veut signe et instrument de l'union des hommes avec Dieu et de l'unité d’un genre humain pluriel et divisé ?

Bien sûr, nos convictions ne méritent sûrement un dialogue en Eglise que si elles sont sincères, et non un camouflage plus ou moins conscient de motivations personnelles ou claniques. Si elles sont un moyen propre à chacun d’œuvrer pour le Christ et pour les hommes [3], et non un moyen de se mettre en valeur, de se croire juste. Si elles s’expriment avec douceur, respect, espérance, jamais avec violence. 

Alors que faire à mon petit niveau ? Ne pas absolutiser mes façons de penser et d’agir. Puis peut-être essayer de suivre ce triple mouvement : exprimer ce que je crois vrai sans craindre la dissonance ; garder les divergences à une juste proportion, face à la grandeur de ce qui nous unit ; participer comme cellule du corps à la réduction des fractures, en pratiquant non pas une simple tolérance, mais une hospitalité des convictions différentes. Les inviter en moi et échanger avec elles. Eprouver ainsi de l’intérieur les tiraillements du corps entier. 

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[1] Cf. Eph 1, 10
[2] Au temps de Paul, les chrétiens se querellaient sur le respect de pratiques issues du judaïsme et se jugeait les uns les autres. Paul invitait chacun à agir sincèrement selon ses convictions, sans pour autant juger ni provoquer son frère : « Que chacun soit pleinement convaincu de son point de vue. Celui qui se préoccupe des jours le fait pour le Seigneur, et celui qui mange de tout le fait pour le Seigneur, car il rend grâce à Dieu ; et celui qui ne mange pas de tout le fait pour le Seigneur : il rend grâce à Dieu aussi. » (Rm 14, 5-6)
[3] Cf Mt 25, 40 : Et le Roi leur répondra : 'Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.'