Des cathos en campagne

Après la fièvre de la campagne, j’aimerais modestement esquisser un petit point de vue en cinq actes sur le rôle qu’y ont joué les catholiques pratiquants et sur ses conséquences.

  1. Séquence « Manif pour tous » – clap de fin


Il me semble que cette élection conclut pour les cathos une séquence politique initiée par la mobilisation contre la loi Taubira. « La Manif Pour Tous » a vu en effet les catholiques pratiquants s’éprouver soudain comme force politique, apte à peser sur le cours des événements si ce n’est sur celui de l’histoire. Les manifestants furent sans conteste les premiers surpris de faire ainsi nombre – et plus d’un a dû ressentir devant cette affluence inespérée la joie et la fierté de Don Rodrigue menant ses amis à la bataille : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. »

Cette démonstration de force, si elle a produit sur le travail législatif des résultats en deçà des espoirs – principalement l’abandon jusqu’à la fin du quinquennat des autres projets de réformes « sociétales », eût comme fruit plus inattendu la naissance ou la croissance d’une kyrielle de mouvements ; certains apolitiques comme les veilleurs, d’autres clairement inscrits dans le champ politique, comme les Poissons Roses vers le PS ou Sens Commun au sein de l’UMP (aujourd’hui LR).

Ces derniers mouvements, ouverts à tous mais principalement formés de catholiques pratiquants attentifs à la doctrine sociale de l’Eglise, ont tous deux tenté d’influer sur la vision programmatique du parti dans lequel ils s’inscrivaient. Ils adoptèrent pour cela une stratégie qu’on peut difficilement qualifier d’entrisme, la plupart de leurs membres étant déjà sympathisants voire adhérents de ces partis, mais sans doute plutôt de nature gramscienne. Il s’agissait pour eux, en s’appuyant sur des fondations claires et cohérentes ainsi que sur la fraîcheur et l’enthousiasme de leurs militants, de promouvoir leurs thèmes issus de la vision anthropologique catholique au sein de leurs partis respectifs, et d’amener ces thèmes à davantage structurer les débats d’idées. Tous deux sont à l’issue de cette séquence en situation d’échec.

  1. Les Poissons Roses et Sens Commun – au pied du mur

A gauche, les Poissons Roses, malgré l’intérêt et l’estime de plusieurs élus et notamment des héritiers de la deuxième gauche, furent systématiquement refoulés hors du parti par son appareil dirigeant : refus de nommer des secrétaires nationaux en proportion du score obtenu par la motion qu’ils avaient soutenue, puis instructions données aux élus et parlementaires pour empêcher les parrainages qui leur auraient permis de concourir à la primaire de gauche. Pourquoi un tel barrage ? Probablement car des thèmes propres aux poissons roses, issus donc de la vision anthropologique catholique (soutien des couples et des familles, position nuancée sur la loi Taubira, volonté de promouvoir des alternatives à l’IVG, etc.), heurtaient trop frontalement les nouveaux totems (et tabous) de la gauche progressiste.

A droite, Sens Commun, davantage en phase avec le substrat culturel des militants de base de LR, s’est fait rapidement connaître des prétendants à la primaire de la droite et les a conduit à préciser leurs positions sur les thèmes qui leur tenaient à cœur, notamment l’abrogation de la loi Taubira. On se souvient ainsi du volte-face de Nicolas Sarkozy, semblant se rallier à leur cause puis revenant sur sa parole une fois mesuré le handicap que constituerait cette promesse dans sa campagne à venir. Sens Commun a ensuite su rejoindre au bon moment la candidature de François Fillon à la primaire de droite, lui apportant militants dévoués et réseaux informels constitués lors des Manifs pour tous. Cette stratégie a semblé de prime abord fructueuse et les catholiques pratiquants formèrent le socle de Fillon pour remporter la primaire. Les attaques d’Alain Juppé dans l’entre-deux-tours, pointant une soi-disant position ambiguë de Fillon sur l’avortement et stigmatisant Sens Commun en tentant maladroitement de les opposer au pape François, n’ont fait que renforcer leur détermination, voire une certaine colère face à ces attaques absurdes et vexatoires.

Cette belle mécanique s’est enrayée durant la campagne proprement dite, lorsqu’il s’agissait de convaincre non plus une majorité des 4 millions de votants à la primaire mais des 47 millions de français appelés aux urnes. Il y eu d’abord la révélation au grand jour et avec un redoutable timing des arrangements privés de François Fillon avec l’argent public, à l’instar hélas de nombreux autres parlementaires. Sens Commun fut alors un soutien sans faille pour Fillon, contribuant fortement au succès du rassemblement organisé au Trocadéro pour le remettre en selle. Mais en fin de campagne, lors de la dernière ligne droite où tout se jouait entre les quatre candidats au coude à coude dans les intentions de vote, Fillon fût de nouveau dépeint en dangereux réactionnaire, accusations fondées sur la présence de Sens Commun à ses côtés et la dette politique qu’il aurait pu avoir envers ce mouvement s’il avait été élu. Il dût ainsi s’expliquer sur une possible nomination de « ministres Sens Commun » dans son futur gouvernement, faisant l’objet de nombreuses critiques y compris de son propre camp – beaucoup de ténors LR semblant contester la légitimité même de ce mouvement . Même François Fillon, d’une façon assez peu élégante si ces propos sont exacts, aurait estimé après son échec que Sens Commun avait « plombé sa fin de campagne » et déclaré à des proches qu’il « n’aurait pas dû leur donner autant de place dans sa campagne ».

  1. Un soutien catholique électoralement contre-productif

Mon hypothèse est ici que Fillon, comme les autres contempteurs LR de Sens Commun, n’exprime pas une position ou des regrets idéologiques, mais électoralistes. Dit plus crûment : ses positions sociétales, qui faisaient écho – même en mode mineur – à des thèmes chers aux catholiques, lui ont aliéné plus de suffrages qu’elles ne lui en ont apporté. Fillon a en effet sur-performé dans le vote des catholiques pratiquants (55% chez les pratiquants réguliers, définis comme déclarant participer à la messe au moins une fois par mois), mais a décroché chez les catholiques non pratiquants (25%). Décrochage également chez les catégories socio-professionnelles populaires, où la pratique religieuse est plus faible.

La leçon à tirer semble donc claire : la prise en compte de thématiques issues de l’anthropologie catholique et importants pour les catholiques pratiquants réguliers, si elle a permis à Fillon d’être choisi aux primaire par la mobilisation de cet électorat, se révèle in fine un handicap, car la quantité de voix apportée est inférieure à la quantité de voix que ce positionnement fait fuir comme un repoussoir. Pourtant, ces positions étaient pour la majeure partie de l’ordre du discours, de la prise de hauteur pour sortir d’une doxa caricaturale, et n’auraient donné lieu qu’à peu de changements législatif (à l’exception d’une éventuelle réécriture de la loi Taubira, non pour la remettre en cause mais pour davantage prendre en compte la filiation biologique). Ces quelques mesures ont d'ailleurs aussitôt disparu du programme LR en vu des élections législatives de juin.

A gauche comme à droite, au PS comme à LR, la réaction des partis face aux Poissons Roses ou à Sens Commun est in fine assez proche : On ne veut pas de vous. Vous incarnez des thématiques dont nous ne voulons pas dans nos projets et nos programmes, car elles ne sont pas rentables électoralement. Elles ne sont susceptibles que d’apporter les suffrages de catholiques pratiquants réguliers (largement minoritaires dans le corps électoral), mais font fuir ceux des leaders d’opinion et des « bobos », ainsi que ceux des jeunes qui les rejettent majoritairement et ceux des classes populaires qui ne s’y intéressent pas. Pas plus d’ailleurs que les catholiques non-pratiquants ou pratiquants irréguliers, pour qui les thématiques de l’anthropologie catholique ne sont pas un sujet. On peut d’ailleurs lire suivant cette grille le maintien dans une position minoritaire de Marion Maréchal Le Pen au sein du FN, les instances dirigeantes de ce parti estimant sans doute que donner trop de place à sa ligne, plus en phase avec certains thèmes catholiques (cf. sa présence dans toutes les Manifs pour tous), serait électoralement peu rentable.

  1. Le faux-nez catholique de l’identité chrétienne

Mais si les pratiquants réguliers (environ 3 millions) sont un apport minoritaire pour une élection nationale, ce n’est pas le cas des catholiques non-pratiquants (47 millions de baptisés, plus de 60% de la population se déclarant catholique). Et ce qui reste rentable électoralement, les scores de Marine Le Pen chez les catholiques non pratiquant le prouvent, c’est la « défense de l’identité chrétienne de la France ». Pour cela, pas besoin de prendre position sur des thèmes inaudibles (IVG, loi Taubira…) comme s’y est essayé François Fillon. Il suffit de quelques slogans identitaires, pour la plupart autour du thème : « défendons nos clochers contre les mosquées ».

Il est d'ailleurs probable que l'on assiste d'ici les prochaines élections à une bataille  entre le FN et LR pour récupérer ce vote catholique non pratiquant. Une fois ravalées les velléités de sortie de l'euro, il se pourrait que ces thématiques identitaires restent les seuls marqueurs idéologiques du FN, et que la partir de LR qui ne rejoindra pas la majorité présidentielle cherchent également à se positionner sur ce créneau.

Pour un catholique pratiquant, ces positions identitaires peuvent ou non faire écho à ses propres convictions ; le seul problème est qu’elles n’ont absolument rien de catholique ni même plus largement de chrétien. Autrement dit : défendre l’identité catholique est un projet qui n’a rien de catholique. On aura beau chercher dans tout l’Evangile ou dans les textes magistériels, rien ne demande aux catholiques de défendre une identité que l’on serait d’ailleurs bien en peine de définir de façon consensuelle – à moins de la définir comme appartenance au Christ mais ce n’est évidemment pas ainsi que l’entendent les non-pratiquants. Non, ce qu’il y a derrière cette défense de l’identité catholique, c’est la défense d’un mode de vie culturel français que beaucoup estiment à tort ou à raison menacé.

Certains pourraient voir dans cette tendance identitaire un retour de Maurras, lui qui prônait la centralité de l’Eglise dans la société française mais indépendamment de la foi au Christ – et fut à ce titre réprouvé par Rome. Il me semble que nous n’en sommes même pas là. Les catholiques non-pratiquants seraient bien en peine d’accepter un quelconque joug de la part de l’Eglise ou de s’y engager, ni même de prendre en compte ses thèmes anthropologiques comme nous l’avons vu plus haut, encore moins sans doute de bousculer leurs modes de vie pour la suivre (Laudato si…). Certes, la poignée de catholiques pratiquants de tendance maurassienne se retrouveront fort bien dans une défense de l’identité chrétienne en phase avec leurs convictions, mais ne soyons pas dupes : Ce n’est pas à un renforcement de l’Eglise du Christ que ces slogans identitaires peuvent aboutir. Le XXe siècle fournit d’ailleurs moult exemples de puissances politiques ayant instrumentalisé la défense de l’identité catholique et qui finirent en de bien peu catholiques dictatures (cf. l’Espagne franquiste, le Chili de Pinochet, l’Argentine de Videla, etc.) – sous lesquelles les catholiques qui osaient défendre la liberté et la vie furent comme les autres persécutés, le pape François l'a vécu.

Bref, le Christ ne nous promet nulle part dans l’Evangile une espèce de « califat » temporel, dans lequel l’identité chrétienne ferait corps avec l’identité culturelle d’un pays ou d’une aire culturelle donnée. Au contraire, il nous annonce insécurité et persécutions, mais promet que l’Eglise ne sera pas détruite : « la puissance de la mort ne l’emportera pas sur elle » (Mt 16, 13-23). En période de changements ethniques ou culturels, ces troubles identitaires chez les catholiques ne sont d’ailleurs pas nouveaux ; Saint Augustin ouvre ainsi son grand ouvrage « La Cité de Dieu » en rassurant les chrétiens que la prise de Rome par les barbares d’Alaric en l'an 410 faisait douter : l’Eglise ne s’identifiait pas avec l’Empire romain.

  1. Sautez, dansez, votez pour qui vous voudrez

Au final vers qui doit aller le vote catholique ? A qui iront-ils ? La conclusion de cette séquence est sans doute la fin de la possibilité – ou du rêve – d’un vote qui puisse être à peu près en phase avec la vision anthropologique catholique. Il leur faut maintenant accepter que des éléments épars de cette vision soient présents dans la plupart des partis politiques, mais de façon éclatée. A chacun ensuite de choisir en fonction de ses priorités, éclairées par sa foi : de la France Insoumise pour ceux qui placent en premier la justice sociale et la transformation écologique, à Les Républicains pour ceux qui préféreront une synthèse entre une mentalité plus conservatrice et la liberté d’entreprendre. Voire au Front National pour les quelques uns qui choisiront hélas de faire primer la défense de leur identité culturelle sur les principes évangéliques. Il serait d’ailleurs dommage que les catholiques ne soient pas également présents aux côtés d’Emmanuel Macron, qui continue en partie le positionnement de centre droit qui fut celui de la démocratie chrétienne au XXe siècle (par exemple dans sa volonté de relancer le projet européen, historiquement porté par les partis démocrates chrétien des pays fondateurs).

La seule position qui me semble désormais illégitime, c’est celle pour un catholique d’intimer à d’autres catholiques pour qui voter sous peine d’être étiqueté « mauvais disciple », voire « traître à la cause ». Car si les clercs ont largement abandonné ce type de consigne de vote après Vatican II, force est de constater que certains laïcs ont vigoureusement pris le relai, s’arrogeant le droit d’excommunier virtuellement sur les réseaux sociaux (et parfois hélas de stigmatiser dans les paroisses) quiconque ne partage pas leur position. C'est aujourd'hui principalement le fait de catholiques de droite, voire d'extrême-droite, qui font hélas passer leurs propres options politiques pour une vérité absolue. Alors, catholiques, entrez dans la danse, votez pour qui vous voudrez mais n’absolutisez pas le politique ni la défense de votre identité culturelle : Christ est plus grand que tout cela.


Le Mal dans les Animaux Fantastiques : Harry Potter à l’école du progressisme ?



Les Animaux Fantastiques, long-métrage sorti fin 2016 sur un scénario original de JK Rowling, dit je crois quelque chose de l’esprit de notre temps dans son rapport au mal. Cette nouvelle histoire, précédant de plus d’un demi-siècle les aventures d’Harry Potter, met en scène en effet de nouveau une lutte du bien contre le mal ; ou plus précisément du bien sans prétention contre le Mal radical.


Le camp du Mal


Le mal y est tout d’abord incarné par le sorcier Grindelwald. En quête du pouvoir politique, il souhaite renverser les institutions en place afin que les magiciens puissent dominer les autres humains, les Non-Maj, du fait de leurs capacités supérieures.


Gellert Grindelwald se grime le film durant en un héros positif, Percival Graves, directeur du département de la Justice du congrès magique des Etats-Unis. Ce n’est qu’une dissimulation. En réalité, impossible de le faire dévier de ses plans maléfiques ; inaccessible à la relation, il incarne un Mal radical.



Une autre sorte de mal apparaît dans le film : Croyance. Ce personnage, qui semble sans grande qualité et au comportement quasi-autistique, est en fait un jeune magicien qui n’a jamais pu développer et éduquer ses capacités, car opprimé par sa mère adoptive farouchement opposée à toute forme de magie. 

Croyance refoule de ce fait ses pouvoirs magiques et engendre un obscurus, déchaînement incontrôlé de colère magique qui sème la dévastation dans New York. Ce mal là n’est pourtant pas radical, il pourrait rebasculer du bon côté, et les deux principaux héros du film tentent de s’y employer – alors que Grindelwald essaie de l’attirer à lui pour accroître son propre pouvoir. Croyance est en réalité non un coupable, mais une victime du mal.


Car il est une troisième figure du Mal, celle de Mary-Lou Bellebosse, mère adoptive de Croyance et fondatrice des Fidèles de Salem, secte religieuse en lutte contre les sorciers et la magie. Bellebosse se croit, ou fait mine de se croire, du côté du bien et de l’amour (adoptant des enfants abandonnés, nourrissant des nécessiteux), mais sa conduite est incontestablement celle du Mal. Sa violence envers ses enfants adoptifs, et surtout son hostilité envers ce qui lui apparaît comme différent (ici la magie) conduisent Croyance à basculer dans la haine de sa propre nature. Bellebosse est une autre incarnation du Mal radical : murée dans ses certitudes et dans son intolérance, rien ne peut la faire dévier de sa sinistre conduite, pas même l’intervention de Porpentina pour défendre Croyance.


Ces trois sortes de mal ne dévoilent pas de prime abord leur sombre réalité ; leur véritable nature n’apparaît qu’au cours du film, voire lors de son dénouement. Le mal avance caché, camouflé sous une autre apparence.


incarne
sous l’apparence de
et cherche au quotidien
Grindelwald
le Mal politique
la Justice
le pouvoir (politique)
Bellebosse
le Mal religieux
l’Amour charitable
le pouvoir (religieux)
Croyance
la victime du Mal
l’incapacité
la reconnaissance


Le camp du bien


Dans le camp d’en face, les héros sont eux pleinement positifs, tout entiers du côté du bien. Porpentina Goldstein, policière magique de haut-rang et d’une intégrité à toute épreuve, a été déclassée pour avoir justement voulu défendre Croyance contre sa mère adoptive. 

Norbert Dragonneau, inoffensif zoologiste anglais tout juste arrivé à New York, ne ferait littéralement pas de mal à une mouche – surtout s’il s’agit d’une mouche magique. Les deux héros secondaires, Jacob Kowalski et Queenie Goldstein (sœur de Porpentina) sont également exempts de tout côté obscur, et recherchent principalement les petits plaisirs de la vie (pâtisserie, cuisine, confort, beauté, sentiment amoureux, etc.) – en étant toutefois prêts à se battre pour défendre leurs amis. 

Ils ne sont mus ni les uns ni les autres par une volonté de pouvoir, ou des projets démesurés, mais par des aspirations simples et sans prétention, qui les guident dans leur quotidien.


cherche(nt) au quotidien
Porpentina
la justice
Norbert
l’harmonie écologique entre hommes et animaux
Jacob et Queenie
les (menus) plaisirs de la vie

En somme, entre bien et mal, tout fonctionne dans une étanchéité parfaite : l’un ne peut contaminer l’autre car rien ne leur est commun. Seule la figure de Croyance rappelle que le Mal (notamment ici l’intolérance) peut déformer une nature initialement positive, la rendant alors dangereuse. Le Mal apparaît donc non comme une tentation traversant chacun, mais comme un principe parfaitement externe aux gens de bien.


Un imaginaire familier...


L’imaginaire porté par les Animaux Fantastiques peut donc se résumer ainsi : de braves gens, qui au quotidien agissent pour faire advenir davantage de justice et de respect pour les animaux, tout en profitant des petits plaisirs de la vie, se retrouvent confrontés au mal que génèrent la politique et la religion, camouflées réciproquement derrière les masques de la Justice et de l’Amour. Nos braves gens font également face à une victime que le Mal religieux a rendue nocive par son intolérance et sa violence symbolique, mais qui n’aspire en fait qu’à être reconnue et valorisée dans sa différence, plutôt que d’être considérée comme un pauvre type comme le font ceux qu'il rencontre.


Bref, comment ne pas reconnaître dans cet imaginaire celui du progressisme contemporain ? Un progressisme où l’absolu politique comme religieux est disqualifié au profit de la recherche tranquille d’une vie confortable, tout en se sentant bien sûr très concerné par la justice et la sauvegarde de l’environnement. Un progressisme où, au quotidien, le mal n’existe pas vraiment et ceux qui le commettent ne sont que les victimes de l’intolérance du Mal véritable que sont les puissances politiques et religieuses, multipliée par la bêtise de ceux qui se croient supérieurs ou bien nés.

A ce titre, le film les Animaux Fantastique incarne à merveille l’esprit de notre temps, où, comme le soulignait la péguyste Claire Daudin au détour d’un article sur Bernanos et le mal : 
« Il semble que nous en ayons fini avec ce qui était l’axe majeur de la morale : se considérer soi-même comme source possible du mal ».

Apostolat des laïcs – Vatican II reloaded ?

Des pôles missionnaires pour des disciples-missionnaires


Il y a quelques jours, notre évêque nous a parlé du sens des « pôles missionnaires », ces regroupements de paroisses progressivement mis en place dans plusieurs diocèses français. Un point m'a interpelé : ces pôles ne sont pas une nouvelle structure, sorte de pendant ecclésial des communautés de communes, mais d'abord une nouvelle façon de vivre en catholiques. Ce qui importe n'est pas la structure – le fonctionnel et l’organisationnel nous dessèchent spirituellement et deviennent si vite autoréférentiels, dans l'Eglise comme dans l'entreprise ou l'administration. Non, ce qui importe est que chaque paroissien devienne disciple-missionnaire au sein d'une communauté missionnaire. Plus possible de rester un « catholique du dimanche », un « pratiquant occasionnel » : soit l'on est dedans, engagés pour la mission, soit l'on refuse d'entrer. Ce qui importe est de mettre en place – selon des modalités propres à chaque communauté, en fonction de sa géographie, son histoire, de ses capacités, etc. – un nouveau mode d'être au monde comme Église du Christ, dans un lieu donné, pour une population donnée. Arrêtons de « faire fonctionner nos paroisses » pour nous demander « comment cette paroisse fait-elle naître des disciples du Christ ? ».

Feue la paroisse d’antan


Ce n'est donc pas une simple mutualisation de moyens entre paroisses qui se profile, mais la fin de ce modèle paroissial tel qu'il a fonctionné depuis des siècles. Ce modèle d'un maillage territorial fin, où le plus important était l'administration des sacrements sous la houlette du pasteur : sacrements de l'initiation chrétienne et catéchisme, messes dominicales, mariages, funérailles. Un maillage qui, par ailleurs, a pu aller de pair dans les siècles passés avec un contrôle de type disciplinaire : la paroisse comme panoptique, où le curé de sa chaire peut surveiller et corriger les mœurs. Ce modèle, cliniquement mort depuis déjà peut-être 40 ans, continue néanmoins à imprégner les comportements et les imaginaires, à l'image de ces personnages de dessins animés courant dans le vide sans s'en rendre compte une fois la falaise dépassée. Bonne nouvelle : l'Eglise nous propose maintenant un nouveau modèle pastoral, impulsé par le pape François dès sa première exhortation apostolique, La Joie de l'Evangile. Un modèle encore largement à construire, où la communion fraternelle et la mission seront comme les deux faces d'un même vécu spirituel.

Vatican II, des laïcs tournés vers le monde


Ce nouveau modèle élargit et nuance un petit peu, me semble-t-il, la place des laïcs telle que spécifiée lors du Concile Vatican II. Dans la constitution dogmatique sur l'Eglise (Lumen Gentium) [1], tout comme dans le décret sur l'apostolat des laïcs (Apostolicam Actuositatem) [2], la mission des laïcs est présentée comme principalement tournée vers le monde, à travers leur famille, leur vie professionnelle, afin que les valeurs chrétiennes se diffusent peu à peu dans les différentes dimensions de la vie sociale – l'action caritative et les mouvements d'Action catholique étant cités en exemples. Les ministres ordonnés (évêques, prêtres) sont eux présentés comme davantage tournés par leur vocation propre [3] vers la vie liturgique et la célébration des sacrements, ainsi que vers le gouvernement des âmes en vue de leur sanctification. Dans le décret sur le ministère et la vie des prêtres (Presbyterorum Ordinis), ils sont présentés comme exerçant trois principales fonctions : « ministres de la Parole de Dieu » (PO 4), « ministre des sacrements et de l'eucharistie » (PO 5) et « chefs du peuple de Dieu » (PO 6). En somme, dans l'ecclésiologie de Vatican II, les laïcs semblent davantage tournés vers le monde, exerçant un apostolat vers l'extérieur de l'Eglise – ad extra ; et les ministres ordonnés tournés davantage vers le peuple de Dieu, exerçant leur ministère sacramentel vers l'intérieur de l'Eglise – ad intra. Les diacres permanents jouant en quelque sorte sur les deux tableaux, consacrés à la fois pour un rôle sacramentel et pour une mission vers le monde.

Aujourd'hui, un apostolat par la communauté chrétienne vivante


La pastorale en pôle missionnaire apporte ici, me semble-t-il, si ce n’est un changement du moins une inflexion, une remise en cause de cette stricte différenciation entre un apostolat orienté vers l’intérieur ou vers l’extérieur de l’Eglise, ad-intra ou ad-extra. Non pas au sens d'une cléricalisation des laïcs, qui conduirait à les faire travailler ad-intra pour « faire tourner la boutique ». Mais au contraire dans le respect de la vocation propre de chacun, avec la conviction que cette frontière entre apostolat intérieur et extérieur s'estompe, se brouille. Dans une France où l'Eglise est à la fois quantitativement et culturellement minoritaire, la vie paroissiale sacramentelle ne peut plus être un simple lieu de ressourcement en vue d'un apostolat extérieur. Elle devient elle-même un lieu d'apostolat. Elle devient notre meilleure surface de contact avec le monde. Elle devient le lieu à travers lequel nos concitoyens vont entendre parler des chrétiens, les rencontrer, voir comme ils s’aiment et comme ils les aiment (voir par exemple ce témoignage)... Ainsi, la célébration des sacrements ne peut plus être simplement le fait du prêtre, mais devrait être portée par toute la communauté pour toucher réellement les cœurs – y compris pour les célébrations où la plupart des participants ne sont pas pratiquants (baptêmes, mariages, funérailles). Ainsi, l'annonce de la Parole dans le monde doit s'accompagner d'une invitation à la découverte de la vie sacramentelle. Ne pouvant plus reposer sur des fondations culturelles préexistantes pour la soutenir, elle ne peut plus simplement rappeler le message évangélique, mais doit faire découvrir le Christ présent dans son Eglise.

Aujourd’hui, l’on ne vient plus guère au Christ par l’intellect, par une réflexion sur soi-même, les illusions de l’amour-propre, sur le monde ou la nature – chemin pour lequel la lecture de Pascal fut un guide emblématique jusqu’à il y a peut-être une soixantaine d’années, dans une autre culture, encore imprégnée des humanités et pétrie par les classiques. Non, désormais on vient au Christ par le cœur. Par l’amour. A la fois par la chaleur d'une rencontre humaine avec ses témoins, et par celle de la rencontre directe avec le Christ, dans notre monde si froid. Ainsi, dans les parcours Alpha, les moments les plus forts qui ressortent en bilan sont souvent les repas : se sentir accueilli gratuitement, dans son corps (le repas) et son âme (les échanges). Et les catéchumènes nous parlent souvent de leur rencontre avec Dieu en des termes emplis d’affects. La vie liturgique est par elle-même catéchétique, à condition d’être vécue dans une communauté vivante – accueillante, fraternelle, missionnaire.

D'une logique gestionnaire à une logique missionnaire


Aujourd’hui, la logique de nos paroisses ne peut plus rester celle de la gestion, mais doit davantage devenir celle de la mission, une mission adaptée à chaque terrain, en fonction des charismes présents dans chaque communauté et qui rendent chacune unique. Passer d’une logique de gestion, où l’essentiel était d’assurer la « permanence des sacrements » et ce qui en découlait (catéchisme, etc.) à une logique missionnaire, où l’essentiel est que la communauté suscite de nouveaux disciples du Christ. Encore peut-être une inflexion par rapport au concile Vatican II. Alors que le décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise (Ad Gentes) semble considérer la mission comme un processus fini, avec un début (l’arrivée de missionnaires) et une fin (l’établissement d’églises locales), tourné vers l’extérieur de l’Eglise, la mission est désormais perçue [4] comme faisant partie à la fois de l’être même de l’Eglise et de celui de chaque baptisé. Comme une facette indispensable de l’agir-en-chrétien.

Grandir en sainteté


Bref, les pôles missionnaires vont certes permettre de regrouper les bonnes volontés ; mais ils ne seront fructueux que si nous allons plus loin que cela. Si nous passons d'une logique territoriale à une logique nouvelle, où ad-intra et ad-extra se rejoignent en un même ad-omnes, vers tous. Si chaque pôle missionnaire devient localement la communauté des amoureux du Christ, qui vont ensemble célébrer, annoncer et servir. Une communauté qui donne envie, par sa vie fraternelle, par son unité dans la diversité des personnes qui la composent, etc. Une communauté en croissance de Sainteté, qui sait que la mission n’est pas sa propriété, mais d'abord l'affaire du Seigneur. Une communauté où chaque membre grandit dans sa vie spirituelle et humaine en participant à l'annonce de la bonne nouvelle.

« L’évangélisation est la tâche de l’Église. Mais ce sujet de l’évangélisation est bien plus qu’une institution organique et hiérarchique, car avant tout c’est un peuple qui est en marche vers Dieu... Chaque baptisé, quels que soient sa fonction dans l’Église et le niveau d’instruction de sa foi, est un sujet actif de l’évangélisation, et il serait inadéquat de penser à un schéma d’évangélisation utilisé pour des acteurs qualifiés, où le reste du peuple fidèle serait seulement destiné à bénéficier de leurs actions. La nouvelle évangélisation doit impliquer que chaque baptisé soit protagoniste d’une façon nouvelle. Cette conviction se transforme en un appel adressé à chaque chrétien, pour que personne ne renonce à son engagement pour l’évangélisation » (La Joie de l'Evangile, 120)



1 « La vocation propre des laïcs consiste à chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu'ils ordonnent selon Dieu… C'est à eux qu'il revient... d'éclairer et d'orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu'elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ... » (LG 31)

2 « Les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l'ordre temporel... Membres de la cité, ils ont à coopérer avec les autres citoyens suivant leur compétence particulière en assumant leur propre responsabilité et à chercher partout et en tout la justice du Royaume de Dieu » (AA 7)

3 « La fonction des prêtres, en tant qu’elle est unie à l’ordre épiscopal, participe à l’autorité par laquelle le Christ édifie, sanctifie et gouverne son Corps… C'est par le ministère des prêtres que se consomme le sacrifice spirituel des chrétiens, en union avec le sacrifice du Christ... » (PO 2)

4 « La mission évangélisatrice, continuation de l’œuvre voulue par le Seigneur Jésus, est pour l’Eglise nécessaire et irremplaçable, expression de sa nature même. » (Benoit XVI, Motu Proprio Ubicumque et semper, instituant le conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation)

abus, théologie

Abasourdi. Je suis abasourdi par les réactions de nos évêques à ces crimes commis par des clercs. Ou plutôt abasourdi par leur silence théologique sur ces questions. Comme si c’était juste une emmerde de plus, un truc de plus à traiter, à gérer. Comme si ces crimes n’offensaient pas le Christ et l’ensemble de son corps qu’est l’Eglise. Comme s’il n’y avait rien de théologique à dire ou à découvrir – sous l’inspiration de l’Esprit. Mais non. Circulez, brave gens, circulez gentils catholiques. On gère. Faites-nous confiance pour manager le problème, et puis voilà.

Pourtant, il y aurait de quoi théologiser. Je ne sais pas moi, je ne suis pas théologien, mais il y a des ressources. Matthieu 25, 40 : « Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” » Matthieu 18, 2-6 : « Alors Jésus appela un petit enfant ; il le plaça au milieu d’eux, et il déclara : « Amen, je vous le dis (…) Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. » Et Marc 9, 43 ne peut-il concerner aussi les membres du corps du Christ ? « Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains, là où le feu ne s’éteint pas. »

Car ces crimes contre des enfants sont d’abord et toujours des abus spirituel. Tirer parti de sa charge ecclésiastique, de son autorité de clerc, de son « in persona Christi » pour abuser d’autrui, le chosifier. Ces clercs abuseurs ne sont jamais de pauvres types en difficulté dans leur ministère, mais des êtres « charismatiques », « avec une aura », inspirant respect et obéissance, comme le montrent les récits de victimes

Le pape François a lui saisi la portée théologique de ce qui se joue, déclarant qu’ « abuser un enfant revenait à trahir le corps du Christ, à faire une messe noire », action passible d’excommunication, selon le droit canon. Car ces «petits garçons et petites filles» avaient été «confiés aux clercs pour leur charisme sacerdotal qui devait les conduire à Dieu» mais «ils les ont sacrifiés à l'idole de leur concupiscence», comme des loups simoniaques. Matthieu 7, 15 : « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces. » Mgr Rey, après Mgr Blanquart, invite ainsi les prêtres dans les paroisses « à célébrer des messes de réparation à l’intention des victimes » ; rappelant que les messes de réparation sont habituellement dites après la profanation du tabernacle, lieu de la Présence réelle de Dieu et donc « lieu le plus sacré de l’église », il demande que « ces messes soient célébrées pour les victimes profanées en leur chair ».

D’aucuns trouveront peut-être qu’on ne peut mêler ainsi la théologie à l’actualité. Que la théologie est plutôt une activité de salon, réservée aux discussions entre bac+8. C’est oublier que les pères de l’Eglise, eux qui ont mis en forme nos dogmes durant les premiers siècles, étaient pour la plupart des pasteurs, des évêques. Que leur théologie – nos dogmes – s’est faite en réponses à des événements concrets, dans les controverses. La Cité de Dieu, rédigée par Saint Augustin évêque d’Hippone, s’ouvre ainsi sur les conséquences à la fois spirituelles et très concrètes du sac de Rome par les barbares. Oublier aussi combien le catholicisme sait traduire sa théologie en symboles, en rituels, la rendre accessible à nos sens. 

Alors pitié, chers pasteurs, allez au delà des réflexions juridiques ou de la gestion de crise ; faites de la théologie incarnée !

PS : voir aussi ces deux billets justes et documentés : Aux agneaux immolés par Koz et Spotlight : des vérités qui continuent d’effrayer par René Poujol, ainsi que cet éditorial de Jean-Pierre Denis dans La Vie.

Pourquoi les CSP+ sont-ils surreprésentés dans l’Eglise en France ?



Depuis longtemps la question m'interpelle. Voici en vrac 15 idées de réponses possibles… plus ou moins simplistes et caricaturales… mais dont aucune ne me semble pleinement convaincante… à vous d’ajouter les vôtres !



1. Il n’y a pas plus de CSP+ qu’avant, ce sont juste les autres qui sont partis.
2. On s’interroge davantage sur le sens de la vie quand on a des choses à perdre, donc que l’on possède.
3. La foi n’est plus portée par la culture ambiante, donc nécessite des efforts importants pour la découvrir (formation, effort intellectuel, etc.)
4. Le saut de la foi implique une mise en sommeil de l’esprit critique, ce qui correspond davantage à l’éducation bourgeoise traditionnelle.
5. Ceux qui ont mauvaise conscience de leurs richesses se tournent vers la justification par la foi.
6. La spécificité du message évangélique par rapport aux valeurs « humanistes » n’a pas été assez annoncée pendant les 40 dernières années. 
7. On prête davantage d’importance à la transmission de ses racines dans les milieux bourgeois.
8. La piété populaire a été dévalorisée dans l’Eglise, il n’y a plus de modèle de foi populaire – un curé d’Ars ne passerait plus le séminaire aujourd’hui.
9. La culture catholique se rapproche davantage de la culture bourgeoise classique (peinture, musique, etc.) que de la culture populaire, ce qui la rend plus accessible à ceux qui ont été éduqués dans cette première.
10. L’Eglise a toujours été du côté des dominants.
11. Le catholicisme ne s’intéresse plus à la justice sociale mais au sociétal, ce qui l’éloigne du peuple pour qui ces questions sont secondes.
12. Le christianisme a historiquement attiré des classes sociale à la fois favorisées et conscientes de leur vulnérabilité (e.g. les femmes patriciennes dans l’empire romain) ; c’est le cas aujourd’hui de la bourgeoisie traditionnelle.
13. La fraternité est plus forte dans les classes populaires que dans les milieux favorisés, ce qui conduite ces derniers à la rechercher dans les communautés ecclésiales. 
14. Les classes moyennes sont davantage marquées par une culture « mass media » dont les valeurs sont largement contradictoires avec la foi chrétienne. 
15. Le saut de la foi implique une prise de risque (remettre en cause son mode de vie, regard des autres, etc.), moins facile pour ceux qui ont moins de ressources (confiance en soi, autonomie, etc.)

Addendum : une version étendue de ce billet, qui passe en revue chacun de ces points, a été publiée sur le site de la revue Limite :
"le catholicisme est-il substantiellement un truc de bourgeois"

ce qui nous unit...

Parfois, j’envie les gens qui ont des idées sur tout, tout de suite ; que penser du PS, du FN, des évêques, de la finance, de la Syrie, de la Grèce... Ceux qui réussissent à expliquer la plupart des situations à l’aide de quelques concepts bien sentis. C’est drôlement pratique les concepts pour avoir des certitudes… 
Un concept comme l’extrême-droite permet de ranger Marion aux côtés de Pétain ou Mussolini ; celui de socialisme François et Jean-Christophe au voisinage de Blum et Jaurès ; celui d’ultralibéralisme d’embrasser d’un mot d’un seul tous les maux du capitalisme d’aujourd’hui – s’évitant du coup de préciser ce qui est néfaste, à qui, pourquoi, comment, etc.

Mais j’admire ceux qui essayent de penser sans recourir à ces béquilles, qui cherchent à comprendre avant d’expliquer. 

Un maître en la matière est sans doute Michel Foucault, lui qui écrivit une œuvre magistrale sur le pouvoir et l’Etat en refusant obstinément de conceptualiser l’un comme l’autre. Non Foucault ne conceptualise pas. Il dissèque. On trouve notamment dans ses cours au collège de Francede 1978-1979 une enquête minutieuse sur ce qu’est le néolibéralisme, ses origines, comment et contre quoi ce corpus se construit, etc. Comme il le souligne, seul ce niveau d’analyse permet une critique qui ne rate pas sa cible :
« Adam Smith, Marx, Soljenitsyne, laissez-faire, société marchande et de spectacle, univers concentrationnaire et goulag : voilà en gros les trois matrices analytiques et critiques avec lesquelles d’ordinaire on aborde ce problème du néolibéralisme, ce qui permet donc de n’en faire pratiquement rien du tout, de reconduire itérativement le même type de critique depuis deux cents ans, cent ans, dix ans. Or, ce que je voudrais vous montrer, c’est que justement le néolibéralisme est tout de même quelque chose d’autre. » page 136

Il nous livre ainsi une synthèse précise du projet néolibéral, dans ses différences avec le libéralisme classique :
« Pour le néolibéralisme, le problème n’est pas du tout de savoir, comme dans le libéralisme de type Adam Smith, le libéralisme du XVIIIe siècle, comment à l’intérieur d’une société politique toute donnée, on pouvait découper, ménager un espace libre qui serait celui du marché. Le problème du néolibéralisme, c’est de savoir comment on peut régler l’exercice globale du pouvoir politique sur les principes d’une économie de marché (…) de rapporter, de référer, de projeter sur un art général de gouverner les principes formels d’une économie de marché. » page 137

En conclusion de cet ouvrage, Foucault revient sur les conséquences de cette vision néolibérale sur le lien social, au détour d’une analyse du rôle de la société civile chez Ferguson :
 « Le lien économique va, à l’intérieur de cette société civile où il peut prendre place, jouer un rôle très curieux, puisque, d’une part, il va lier les individus entre eux par la convergence spontanée des intérêts, mais il va être, en même temps, principe de dissociation. (…) Le lien économique va, -en quelque sorte en marquant, en appuyant, en rendant plus incisif l’intérêt égoïste des individus-, tendre à défaire perpétuellement ce que le lien spontané de la société civile aura noué. (…) Plus on va vers un état économique, plus paradoxalement le lien constitutif de la société civile se défait et plus l’homme est isolé par le lien économique qu’il a avec tout le monde et n’importe qui. » Page 306-307

Cela ne sonne-t-il pas d’actualité, cette dissolution des liens de base de la société par le lien économique ? A l’heure où même notre plus intime rapport à l’autre est outillé par des places de marché informatisées (aum, gleeden, tinder…), nos rencontres ne sont-elles pas souvent réductibles à la mise en relation de deux égoïsmes – comme dans tout lien commercial ? Où est l’oubli de soi ? Où est le courage ? Où est l’amour ?

Et une telle instrumentalisation du lien au service des intérêts égoïstes de chacun ne déborde-t-elle pas les relations entre individus pour toucher la nation tout entière ? Car s’il est vrai qu’une nation se constitue par un peuple, un territoire et la volonté de vivre ensemble, où est cette volonté aujourd’hui…  Avons-nous encore, même un petit peu, la volonté de vivre – au risque de mourir – ensemble ? Si, comme le soulignait Foucault à la suite de Ferguson, le lien économique, l’association des égoïsmes ne peut constituer la base d’une société civile, alors qu’est ce qui nous relit ? nous unit ? 


Pendant des années, cela allait de soi. Ce qui nous unissait ? Et bien une certaine idée de la France, de son histoire, de sa mission. Pas de contre-récit possible sans être refoulé hors de la communauté nationale. Puis, lorsque ce lien disparut peu à peu,  il fut de bon ton d’esquiver la question en s’abritant derrière un discours sur « le vivre ensemble », sans bien savoir ce qui dans ces termes transcendait une simple mise en commun de nos égoïsmes. 


Aujourd’hui où cette question ne peut plus être éludée, nos gouvernants semblent apporter en réponse des concepts à majuscule. La République. La Laïcité… des concepts que l’Ecole reçoit pour mission de transmettre et incarner. 


Au-delà de la faisabilité même de cette mission dans les conditions actuelles...
c’est, je crois, céder à une double illusion. 


Tout d’abord, des concepts ne forment pas un projet. Quelle est la volonté, le projet collectif que porte la France ? Devenir une République Laïque ? Elle l’est, depuis au moins 101 ans déjà. Rester une République Laïque alors ? Mais la simple volonté de conserver ce qui est – voire de restaurer ce qui a été – ne construit pas un projet pour l’avenir. 

Ensuite, ces concepts ne peuvent vivre hors sol, imposés d’en haut. On trouve une analyse passionnante là-dessus dans un récent bouquin d’Olivier Roy (à gauche sur la photo de couverture) avec Jean-Louis Schlegel (non, à droite ce n’est pas lui :). Au fil de ce livre sur sa vie se croisent ses rencontres avec l’islam politique et avec la gauche française. Curieusement,  ces deux expériences semblent aboutir à une conclusion similaire : une foi – au sens d’une foi explicitement religieuse tout comme au sens de convictions pré-politiques sur ce que doit être une vie bonne dans des institutions justes – ne peut que se vider de sa substance vitale lorsqu’elle asservie par une institution. D’où l’échec programmé de l’islam politique. Voyez l’Iran – pays sensément gouverné par la religion depuis 1979, pays où l’athéisme est aujourd’hui le plus répandu du Moyen-Orient en particulier dans la jeune génération. Voyez le mitterrandisme, tous ces militants associatifs portant l’espérance de faire advenir un monde meilleur devenus simples relais d’une politique d’Etat au sein de la fonction publique (notamment territoriale), ex-robins des bois travaillant pour le roi – bonus musical.

Il me semble que le bout d'une possible réponse est la foi. Notre pays ne manque-t-il pas de fois ? qu’elle soit foi religieuse ou simple foi en des valeurs qui transcendent et questionnent mon bien-être… La volonté de vivre ensemble ne se résume-t-elle pas partiellement à une question de foi : en quoi croyons-nous ?

Dans une société pluraliste, cette foi ne peut sans doute être que multiple. Car une foi personnelle ne vient jamais d’en haut, de l’Etat ni de Rome, jamais de façon imposée : pas de contrainte en matière de religion… mais de l'adhésion libre et personnelle à un système de valeurs partagé par un collectif, système qui me dépasse et que je vais incarner dans ma vie quotidienne et mes engagements. Donc, à priori, pas de raison qu'une seule et unique foi soit partagée ici-bas... Et dans une démocratie, chaque foi se doit d’en admettre d’autres, sans revendiquer l’exclusivité du bien, du bon - y compris d'ailleurs la foi humaniste laïque.

Mais si l’adhésion à des valeurs collectives reste bien perçue dans notre pays, la religion a elle mauvaise presse. Le mot vient pourtant du latin religare, relier. Et il me semble que la religion peut constituer un facteur d’unité, même pour ceux qui n’en sont pas, dans la mesure où cette foi nous met en mouvement pour rendre plus fraternel le monde qui nous entoure. Je connais trop peu l’islam pour en parler, et ne sais pas si chaque homme y est considéré comme un frère, quelle que soient ses convictions. Mais c’est bien le cas du christianisme, et notamment du catholicisme tel que réaffirmé dans la constitution Lumen Gentium : 
« [L’Eglise est] dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». 
Comme le soulignait François-Xavier Bellamy cet été, les chrétiens sont tous appelés à prendre soin du lien :
« en tant que chrétiens, il nous appartient de témoigner et de faire comprendre autour de nous la réalité de ce lien qui nous attache les uns aux autres ».
De par leur foi  - personnelle mais partagée et nourrie ecclésialement – des chrétiens forment la cheville ouvrière de tant d’associations de la solidarité et du lien social. Du secours catholique aux restos du cœur, du cinéma associatif à la chorale du coin. Ils ne sont pas dans une perspective communautaire du rester entre-soi, mais ouverts sur le monde. Souvent d’ailleurs aux côtés de gens inspirés par la foi communiste, à qui l’espérance en un monde meilleurs donne le désir et la force de transcender l’égoïsme. Toujours la Rose et le Réséda. 


Certes une foi peut aussi être dangereuse. En Europe, les fois patriotiques furent il y a cent ans le fourrier des charniers. Mais pour être brutal, ne crève-t-on pas aujourd’hui d’un déficit de foi et d’engagement plutôt que d’un excès ?

Enfin, un aspect important de la foi est sans doute son exigence interne de cohérence. « Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas… » dit l’apôtre – dans  un passage que l’on pourrait traduire en français courant par quelque chose comme « eh bouffon, si tu crois et que ça change rien dans ta vie, elle est morte ta foi vieux ». La foi engage toute la vie, dans sa dimension relationnelle comme sociale ou politique. Le poète anglais John Milton liait audacieusement au XVIIe siècle vie conjugale et vie politique ; le droit pour un homme de se séparer de sa femme et celle pour un citoyen de son souverain. Aujourd’hui où sont banalisés le divorce comme l’abstention, nous avons peut-être besoin de revaloriser la fidélité. Revaloriser le lien, le fait de dépendre de. Abdiquer librement une partie de ma liberté en vue d’un plus grand bien. C’est je crois l’un des fondements du projet personnaliste d’Esprit Civique et des Poissons Roses.

N'est-il pas temps en France de revaloriser la foi comme l'une des rares sources qui nous restent d'engagement au service du lien, comme antidote au poison social de cette concurrence  des égoïsmes qui fonde l'anthropologie néolibérale ?

l'Allemagne et la puissance


En écho à l'actualité, deux extraits de mes livres de chevet du moment... Le premier souligne combien le projet européen inclut une domestication de la puissance allemande, au service notamment de l'impérialisme français - le passage ci-dessous est une analyse dans le temps-long, à partir des traités de Westphalie en 1648.
« Il ne faut jamais oublier ceci : c'est que l'Europe comme entité juridico-politique, l'Europe comme système de sécurité diplomatique et politique, c'est le joug que les pays les plus puissants (de cette Europe) ont imposés à l'Allemagne chaque fois qu'ils ont essayé de lui faire oublier le rêve de l'empereur endormi, que ce soit Charlemagne ou Barberousse ou [Hitler]. 
L'Europe, c'est la manière de faire oublier à l'Allemagne l'Empire. Et il ne faut donc pas s'étonner que, si l'empereur effectivement ne se réveille jamais, l'Allemagne se redresse parfois et dise : "Je suis l'Europe ; je suis l'Europe puisque vous avez voulu que je sois l'Europe." Et elle le dit précisément à ceux qui ont voulu qu'elle soit l'Europe, et qu'elle ne soit rien que l'Europe, à savoir l'impérialisme français, la domination anglaise ou l’expansionnisme russe. 
On a voulu substituer en Allemagne au désir d'empire, l'obligation de l'Europe. "Et bien, répond donc l'Allemagne, qu'à cela ne tienne puisque l'Europe sera mon empire. Il est juste que l'Europe soit mon empire, dit l'Allemagne, puisque vous n'avez fait l'Europe que pour imposer à l'Allemagne la domination de l'Angleterre, de la France et de la Russie." Il ne faut pas oublier cette petite anecdote lorsque, en 1871, Thiers discutait avec le plénipotentiaire allemand que s'appelait, je crois, Ranke et qu'il lui disait : "Mais enfin, contre qui vous battez-vous ? Nous n'avons plus d'armée, plus personne ne peut vous résister, la France est épuisée, la Commune a porté le dernier coup aux possibilités de résistance, contre qui faites-vous la guerre ?", Ranke a répondu : "Mais voyons, contre Louis XIV."
Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, Cours au Collège de France, 1977-1978, Leçon du 22 mars 1978.

Le second analyse le rôle de la puissance économique dans la reconstruction de l'Allemagne d'après-guerre, en ruine et ruinée, jusqu'à nos jours. La puissance politique lui étant désormais impensable, c'est sur le terrain économique qu'elle a pu redevenir une puissance. Ce n'est pas la volonté politique qui y institut le jeu économique mais, au contraire, c'est la bonne gestion économique qui y produit la légitimité politique. Encore lors de la réunification, c'est bien la prospérité économique qui a attiré les Länder de l'est avant un projet politiqueDès lors, il semble logique qu'elle conçoive la zone euro comme devant produire sa légitimité par une bonne gestion économique, et non comme une volonté politique devant primer sur les contingences économique - ce qui serait plutôt la conception française.
« Dans l’Allemagne contemporaine, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire pendant trente ans, il ne faut pas considérer que l’activité économique a été seulement une des branches de l’activité de la nation. Il ne faut pas considérer que la bonne gestion économique n’a eu d’autres effet et d’autre fin prévue et calculée que d’assurer la prospérité de tous et de chacun. En fait, dans l’Allemagne contemporaine, l’économie, le développement économique, la croissance économique produit de la souveraineté politique (…) L’économie produit de la légitimité pour l’Etat qui en est le garant (…) 
Et quand je dis cela, je crois que ce n’est pas encore suffisant, car ce n’est pas seulement une structure juridique ou une légitimation de droit que l’économie apporte à un Etat allemand que l’histoire venait de forclore. Cette institution économique, la liberté économique que cette institution a pour rôle dès le départ d’assurer et de maintenir, produit quelque chose de plus réel, de plus concret, de plus immédiat encore, qu’une légitimation de droit. Elle produit un consensus permanent, un consensus permanent de tous ceux qui peuvent apparaitre comme agents dans, à l’intérieur des de ces processus économiques. Agents à titre d’ouvriers, agents à titre de patrons, agents à titre de syndicats. Tous ces partenaires de l’économie, dans la mesure même où ils acceptent ce jeu économique de la liberté, produisent un consensus qui est un consensus politique (…)
Un Deutschmark solide, un taux de croissance satisfaisant, un pouvoir d’achat en expansion, une balance des paiements favorable, ce sont bien sûr dans l’Allemagne contemporaine les effets d’un bon gouvernement, mais c’est aussi, et jusqu’à un certain point c’est encore plus encore, la manière dont se manifeste et se renforce sans cesse le consensus fondateur d’un Etat que l’histoire, ou la défaite, ou la décision des vainqueurs, comme vous voudrez, venait de mettre hors-la-loi (…) L’histoire avait dit non à l’Etat allemand. C’est désormais l’économie qui va pouvoir lui permettre de s’affirmer.
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Leçon du 31 janvier 1979.